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Philip Pullman et le voyage d’une vie :.
11 Octobre 2020 - 13:16:25 par Haku - Détails - article lu 34 fois -

Les 25 ans d’A la Croisée des mondes : Philip Pullman et le voyage d’une vie
Quand Pullman a commencé à écrire l’aventure de Lyra en 1993, le monde était très différent. Il regarde en arrière et revient sur la création de sa Britannia alternative.


Philip Pullman, The Guardian
Samedi 10 octobre 2020



Philip Pullman chez lui près d'Oxford. Photo : Suki Dhanda/The Observer



C’est en 1993 que j’ai pensé pour la première fois à Lyra et ai commencé à écrire A La Croisée des mondes. John Major était premier ministre, le Royaume-Uni était encore dans l’Union Européenne, il n’y avait ni Facebook, Twitter ou Google et bien que je possédasse un ordinateur et pouvais alors faire du traitement de texte avec, je n’avais pas d’e-mail. Personne dans mon entourage n’avait d’e-mail donc même si j’en avais eu, je n’aurais pas pu en utiliser. Si je voulais me renseigner sur quelque chose, je devais aller à la bibliothèque ; si je voulais acheter un livre je devais aller dans une librairie. Il n’y avait que quatre chaînes de télévision terrestre et si vous oubliiez un programme et que vous vouliez le revoir, pas de chance. On n’avait encore jamais entendu parler de smartphones, d’iPads et de SMS. Les présentateurs sur Radio 3 n’avaient pas encore essayé de devenir nos chaleureux et volubiles amis. La BBC et le système de santé étaient partie intégrante de notre identité, de notre idée de nous-même en tant que nation au même titre que Stonehenge.

Vingt-sept ans plus tard, j’écris toujours au sujet de Lyra, et dans le même temps le monde a été profondément modifié.

Dans une certaine mesure, mon histoire a été protégée de changements maladroits par je l’ai cise dans un monde qui n’était pas le nôtre. Il ressemblait au nôtre, mais était différent, si bien que je pouvais prendre compte des changements du monde réel qui aidaient à mon histoire et ignorer les autres. Je ne voulais pas écrire de la fantasy pure à la Tolkien, déconnectée en tous points du monde réel, car le monde réel est précisément ce dont la fiction devrait traiter ; mais je me suis toujours senti ignorant quant au monde réel, où et quand que cela soit. J’aurais probablement pu écrire un roman réaliste sur l’enseignement dans un genre d’écoles où j’enseignais alors, mais je ne le voulais pas car probablement je n’aurais pas voulu lire ce genre de choses, et aussi car, du fait d’une combinaison de timidité et de fénéantise, je ne savais à peu près rien sur aucun autre sujet.

Les seules histoires que je pouvais écrire en confiance étaient celles se déroulant dans notre monde à une autre époque (la saga Sally Lockhart, qui se déroule dans les années 1870 et 1880) ou les contes de fées (La Mécanique du Diable, La Magie de Lila, etc.), ou alors des histoires contemporaines qui se passaient dans un autre monde : me genre de choses qui sont devenues A La Croisée des mondes. J’espèrais que cette entreprise risquée me permettrait d’écrire de manière réaliste sur les êtres humains tout en inventant tout ce dont ils avaient besoin par le biais d’un monde dans lequel ils évolueraient, respireraient et travailleraient.

Sûrement était-il possible d’écrire de la fantasy (si c’est de cela qu’il s’agissait : je n’aime toujours pas ce terme) pour incarner un thème du monde réel ?

Mais cet objectif, ou ce dessin, ou thème, n’était pas mon point de départ. C’est bien trop abstrait. Je sais que des écrivains démarrent avec un thème et conçoivent une histoire pour l’illustrer, et de bons livres ont été écrits ainsi. Mais je ne peux pas travailler de cette manière. En fait, je ne démarre pas avec une thématique à l’esprit, mais avec des personnages dans des situations particulières. Si j’ai de la chance un thème émerge avant que je n’arrive à la fin de l’histoire, et alors je reviens en arrière, coupe et étaye, déplace, augmente ou réduit des différents éléments afin de clarifier le thème que je commence à voir.

Dans le cas d’A La Croisée des mondes, ce n’est qu’une fois à mi-chemin dans le premier tome, Les Royaumes du Nord que j’ai réalisé que j’écrivais une histoire sur la fin de l’enfance, ou sur le passage de l’innocence à l’expérience. J’étais heureux de découvrir cela, car je pensais avoir quelque chose à dire sur le sujet ; j’étais plutôt surpris de trouver que l’histoire que j’étais en train d’écrire avait été parfaitement formée, sans aucun doute par mon inconscient, pour contenir et exprimer ce sujet.

Quoiqu’il en soit, le dernier opus, Le Miroir d’ambre, a été publié en 2000 et je me suis mis à écrire d’autres choses. Mais Lyra n’avait pas fini son voyage vers l’expérience, elle n’avait fait que le commencer. Elle avait un tas de choses à apprendre désormais, et j’étais curieux de voir comment cela arriverait. Ainsi, en 2004 j’ai écrit une courte histoire que j’ai nommée Serpentine, qui se passait cinq ans après la fin du Miroir d’ambre et dans laquelle j’ai découvert que la relation de vie, mutuelle, entre Lyra et son dæmon Pantalaimon était endommagée, qu’elle contenait un petit début de craquelure, rien de très sérieux à ce moment-là, mais que cela contenait la possibilité de quelque chose de très sérieux pour la suite.

Dans La Communauté des esprits (2019), l’action se situe alors que Lyra a 20 ans. La fissure a discrètement fait son chemin entre eux, et elle est devenue un océan. D’autres facteurs ont participé à ce qu’ils deviennent des étrangers l’un à l’autre, notamment l’influence de deux livres que Lyra a lus et que Pantalaimon déteste l’un comme l’autre : l’un d’eux rejette vigoureusement l’illogique, l’irrationnel et l’imagination tandis que l’autre rejette le concept même de vérité. En fin de compte, malheureux et impatient, Pan disparaît, laissant Lyra en miettes.

Je n’avais certainement pas prévu cela en 1993, quand j’ai découvert que Lyra avait un dæmon, mais cela permettait de représenter quelque chose qui était une obsession depuis des années : l’état d’esprit que William James appelait “l’âme malade” (Les formes multiples de l’expérience religieuse, 1902). Un sens profond de détachement de soi-même, et de son existence, c’est quelque chose que Lyra éprouve en ce moment, tandis que je continue d’écrire à son sujet. Dans son monde, cela peut être traduit ou mis en images par la perte de son dæmon, mais c’est une expérience qui tourmente ses victimes tout aussi sauvagement dans le monde de Lyra que dans le nôtre, où les conséquences n’ont cependant pas une telle manifestation physique. La condition dont je parle peut varier en intensité ; des fois ça peut être pris pour quelque chose de très léger, rien de plus qu’un passage à vide, une tristesse mélancolique, une langueur presque sensuelle au cours d’une nostalgie automnal. D’autres fois, c’est monstrueusement implacable : ça vous fait vous détester, ça peut vous tuer. La médecine peut atténuer les choses, et la bonté aide ; mais ce n’est pas par la raison que cela se guérit. Le rationalisme lui-même s’y casse les dents et bat en retraite. C’est quelque chose que Pantalaimon autant que Lyra doivent apprendre, mais je ne peux pas en dire plus ici ; l’histoire est encore en développement.

Et il n’y a pas que Lyra et Pan qui ont changé ; leur monde est devenu un lieu plus rude, différent. Le Magisterium, ce conglomérat disparate des différentes organisations qui incarnent l’autorité de l’église, a fusionné en un organisme unique avec un leader unique, et c’est bien plus qu’une menace envers la liberté de pensée et d‘expression. Dans le même temps, la vie publique et civique en Britannia et ailleurs est de plus en plus sous la coupe de grands groupes et autres corps sans responsabilité démocratique. Le marasme au Moyen-Orient et en Asie Centrale a forcé des milliers de réfugiés à fuir leurs terres pour prendre la mer dans l’espoir de trouver la sécurité.

Lyra est prise dans toute cette activité politique, et doit trouver au milieu de tout cela un chemin qui est compatible avec sa vision de “la République des Cieux”. Et au cœur de tout ça se trouve sa compréhension, et la nôtre, du terme imagination. Pantalaimon la quitte, comme il le dit, pour retrouver l’imagination qu’elle a, selon ses dires, perdue. Elle est surprise de voir à quel point cette accusation la blesse. Après tout, n’est-ce pas à cela qu’elle a dû une grande part de ses succès d’enfance en tant que menteuse et le fait de rester en vie dans plus d’une situation désespérée ?

En fait, pas tout à fait. Dès le chapitre 15 des Royaumes du Nord, j’écrivais à propos de Lyra qu’“un menteur chevronné ne possède pas forcément une imagination débordante ; à vrai dire, beaucoup d’excellents menteurs n’ont aucune imagination, c’est ce qui confère à leur mensonges un tel pouvoir de conviction”. L’imagination, comme le comprend Pantalaimon, n’est pas une outil superficiel pour inventer des choses. C’est bien plus profond, bien plus complexe et mystérieux que ça, et ça implique tout notre être. Une bonne part de ma propre pensée sur l’imagination a été illuminée par William Blake, bien sûr, ainsi que par le livre inépuisable de Iain McGilchrist, The Master and His Emissary (non traduit en français, NdT) qui explore la profonde différence entre les hémisphères gauche et droit du cerveau.

Mais il n’est pas difficile d’être affecté par les idées de tel poète ou tel autre philosophe au point de se démener dans nos propres mondes inventés à tenter de ne rien déranger, et à vérifier que ce que nous écrivions ne va pas à l’encontre des grands penseurs dont l’influence a fini par nous dominer. J’ai appris voici longtemps que si leur autorité est absolue dans leurs propres livres, dans les miens c’est moi qui ai l’autorité. J’y dicte les règles.

Ailleurs, la plupart des règles sont de plus en plus gérées par des algorithmes. Le hasard a voulu que la vie éditoriale d’A La Croisée des mondes a coïncidé avec de nombreux changements colossaux dans le monde de l’édition et de la publication, tous interconnectés : la fin du prix unique du livre et l’arrivée d’immenses rabais sur les best-sellers, la puissance soudaine et impensable d’Amazon et des vendeurs en ligne, ainsi que le développement des traceurs électroniques des points de vente, tels que Nielsen BookScan, qui permettent aux éditeurs d’avoir une vision bien plus clair de ce qui se vend véritablement.

Ces développements ont affecté A La Croisée des mondes comme ils ont affecté chaque livre publié depuis environ un quart de siècle. On me demande souvent si les histoires sur Lyra sont des livres jeunesse ou non, car apparemment ils n’en ont pas l’air. Parfois les catégories telles que littérature jeunesse rappelle l’idée d’espèces avant Darwin : des divisions qui ont été fixées et agencées, essentiellement, par Dieu. Mais les étiquettes telles que polar, biographie, fiction, littérature jeunesse bien-être, et ainsi de suite, sont là pour aider les publicitaires, les libraires, bibliothécaires, éditeurs et (en fin de ligne) les comptables. Elles n’ont pas été développées pour aider les écrivains. Notre boulot est de raconter une histoire de notre mieux, non pas de décider comment nous la vendront ou de décider sur quelle étagère la poser ; cela est le boulot de quelqu’un d’autre. Les Royaumes du Nord et ses successeurs ont été vendus pour les enfants, chroniqués par des experts de la littérature jeunesse, vendus dans des librairies pour enfants, et ainsi de suite, non pas car je l’ai voulu ou escompté ou espéré, mais car ils ont été publiés par une maison d’édition de livres jeunesse, si bien qu’ils devaient être catégorisés comme livres jeunesse, pour des raisons plus liées à des algorithmes qu’à autre chose.

Mais ces frontières sont perméables. Les lecteurs, je suis ravi de le dire, ne semblent pas y prendre garde. Les parents ont été assez heureux de lire A La Croisée des mondes quand leurs enfants les y incitaient, et j’ai souvent noté que l’étagère la plus populaire dans les bibliothèques était celle qui portait l’indication « Retours » et où l’on met les livres qui viennent de revenir et n’ont pas encore été reclassés convenablement à leur place. Un heureux hasard est un bien meilleur guide vers la découverte et le plaisir que de savoir ce qu'on aime et de s'y cantonner. Il y a de larges domaines de la vie où les algorithmes ne sont d’aucune aide.

Et je continue d’écrire sur Lyra, Et je suis assez sûr que ce livre-là sera le dernier. Quant à savoir si ce sera le dernier livre de Lyra ou le mien, cela reste à voir.




Illustration de Chris Wormell


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Lire un extrait de Serpentine


Depuis que Lyra Parle-d’Or et son dæmon Pantalaimon s’étaient retrouvés, après leur terrible séparation sur les rives du monde des morts, Lyra avait voulu l’interroger sur le temps qu’il avait passé sans elle. Mais elle avait l’obscure impression qu’elle ne devait pas le lui demander frontalement ; qu’il le lui dirait quand il le voudrait. Pourtant, le temps passa et il n’en parla pas, ce qui finit par la troubler.

Cette sensation trouva son apogée au cours d’une virée qu’elle fit sur les territoires du Nord (un an après que la sorcière Yelena Pazhets ait manqué de la tuer à Oxford, ce moment où Lyra avait été sauvée par les oiseaux). La menace de Bolvangar avait été écartée, mais les contrées nordiques ne s’étaient toujours pas remise des dégâts climatiques qu’avait causé Lord Asriel. Néanmoins, le recul des neiges et la fonte du permafrost rendaient possibles toutes sortes de travaux archéologiques et Jordan College avait financé une fouille dans la région de Trollesund pour explorer des campements récemment découverts de proto-pêcheurs.

Naturellement, Lyra demanda à en être, mais ils lui donnèrent du travail. Ainsi, elle dormit sous une tente et passa des journées entières à tamiser les misérables déchets d’un amas coquiller tandis que chassait les moustiques. Dès que l’occasion se présenta, elle profita de la virée hebdomadaire de ravitaillement en ville. Elle voulait voir les lieux dont elle se souvenait : le dépôt de traîneaux où elle avait négocié avec Iorek Byrnison, le quai où elle avait rencontré Lee Scoresby et la masure du Consul des Sorcières, le Dr Lanselius.

- Deux heures, Lyra, prévint Duncan Armstrong, le doctorant qui conduisait le tracteur, alors qu’ils approchaient de la poste. Si tu n’es pas là à trois heures précises, je partirai sans toi.
- Tu ne nous fait pas confiance,” répondit-elle.
- Deux heures.

Le dépôt de traineaux était vide et à l’abandon, mais elle trouva le bar Einarsson et la cour à côté de l’allée où elle avait vu pour la première fois un ours en armure, et observé Iorek avaler un plein pichet d’alcool pur et l’avait écouté parler de sa captivité. La cour n’avait pas changé, avec un appentis bancal au milieu d’une marre de boue. Les quais, par contre, étaient bien différents : les bâtiments dont elle se souvenait étaient à moitié sous l’eau et de nouvelles grues et hangars avaient dû être aménagés, un peu plus loin.

- C’est le bazar, jugea sévèrement Pantalaimon.
- C’est partout le bazar. Allons voir si le Dr Lanselius est chez lui.

Le consul représentait les intérêts de tous les clans de sorcières, même les belliqueux. Lyra n’était pas sûr qu’il se souviennent de leur première rencontre, mais Pan se moqua d’elle.

- Qu’il nous ait oublié ? dit-il. Bien sûr que non !
- La première fois qu’on est venus, j’étais sûre que personne ne pourrait nous oublier, convint-elle. Mais désormais… Je suis moins sûr de cela.



Serpentine, illustré par Tom Duxbury, sera publié par Penguin Random House Children’s (£7.99) le 15 octobre. Pour commander un exemplaire, visitez guardianbookshop.com. Des frais de transports sont possibles. Il sera aussi disponible en livre électronique, livre audio, en téléchargement et CD.

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Détails
11 Octobre 2020 - 13:16:25
Haku
Source : The Guardian
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