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Interview : Philip Pullman :.
13 Octobre 2019 - 12:04:25 par Haku - Détails - article lu 83 fois -

Interview : Philip Pullman
Kit Buchan - The Saturday Paper, 2 octobre 2019



L’auteur Philip Pullman. (Credit: K.T. Bruce)



Philip Pullman a acquis la célébrité dans les années 1990s avec la trilogie A La Croisée des mondes Aujourd’hui, les enfants qui ont grandi avec l’héroïne, Lyra, peuvent la trouver adulte dans The Secret Commonwealth. L’auteur parle de l’adaptation de son œuvre au petit &écran,des dangers de la vision simple et de l’allure de la Poussière.

“On m’a reconnu à Prague, une fois” dit Philip Pullman. L’auteur, qui aura 73 ans la semaine prochaine, est remarquablement modeste quand on le sait être l’un des auteurs les plus vendus de ce siècle, même si sa célébrité l’a en son temps rattrapé. “Nous avons dû déménager”, reconnaît-il depuis son petit salon vieillissant à Oxford, une tasse de café perché sur une île de livres. “Les gens avait réussi d’une façon ou d’une autre à obtenir l’adresse et venaient continuellement chez nous”. A une occasion, un moine bénédictin du Missouri s’est manifesté à sa porte, comme une apparition sortie de ses livres. “Il avait grimpé la colline par une très chaude journée dans ses robes toutes noires, donc on l’a pris en pitié et on a invité le pauvre type à prendre un verre”. Je demande si le moine a trouvé une oreille attentive : “Pas du tout. Il voulait que je signe ses livres”.

Toutes choses considérées, Pullman est en bons termes avec l’église. A La Croisée des mondes, son œuvre épique en trois tomes des années 1990s qui raconte les histoires de deux enfants – Lyra Belacqua et Will Parry – dans leur bataille contre le “Magisterium”, une église mondialisée à la cruauté et au pouvoir terrifiants. Au cours des Royaumes du Nord, de La Tour des Anges et du Miroir d’Ambre, Pullman s’en prenait tellement au dogme chrétien que les livres ont été considérés “bons pour le bûcher” par un journal catholique. “Les gens écrivent de temps à autres des livres pour dire que j’irai en enfer – vous n’y prenez pas garde – mais je n’ai rencontré que courtoisie et bonne volonté de la part des hommes d’église, dit-il. Je pense qu’ils peuvent dire que je prends les choses au sérieux”. Ces mots pourraient bien être son manifeste artistique personnel : “Si vous vous engagez sur une tâche de longue haleine, dont vous êtes conscient qu’elle vous prendra plusieurs années, je ne pense pas que vous puissiez la prendre à la légère”.

Pullman est un auteur réfléchi et une éblouissante matière à interview; des citations de philosophes ésotériques ne sont jamais bien loin. Mais il serait faux de le décrire comme un rat de bibliothèque d’Oxbridge dont la vie a été passée en studieuse isolation. Il avait près de cinquante ans quand il a atteint la célébrité en tant qu’auteur. La plupart de sa carrière, il l’a passée à enseigner dans les écoles, à jouer de la musique et faire de la menuiserie, tout en écrivant de la littérature jeunesse dans le même temps. Il parle avec autant d’enthousiasme de l’histoire des sciences qu’il ne le fait des arbres, de sa collection d’ukulélés et des comics de Batman et Superman qu’il a découverts quand il était enfant en Adelaïde. “Vous ne les trouviez pas en Angleterre à cette époque, se souvient-il. Je suis immédiatement tombé amoureux de ce format”.

Tout en étant encore considéré comme l’un des plus importants athées britanniques, ces derniers temps Pullman a de plus gros poissons à ferrer que la seule chrétienté. The Secret Commonwealth, publié ce mois-ci comme second tome de sa nouvelle trilogie, La Trilogie de la Poussière, voit le monde de Lyra Belacqua subtilement changer. Le Magisterium s’est mute en une bête bureaucratique déviante, alliée à d’avides corporations et menée par de charmants et sibyllins ploutocrates A sa tête se trouve Marcel Delamere, un Svengali en costume qui admet que son désir est de “saper l’idée même de vérité”.

Mais on y trouve aussi un méchant plus surprenant et indistinct – la vénération aveugle de la raison. Pour expliquer cela, Pullman se tourne, comme souvent il le fait, vers les écrits de William Blake. “Mon premier ennemi est ce que Blake appelle ‘la vision unique’, dit-il, citant la condamnation par le poète de l’étroitesse de vue. Dans la première trilogie, je suppose qu’il s’agissait du Magisterium et de son insistance dogmatique sur les vues religieuses. Mais la croyance que tout peut être disséqué et mesuré est un autre type de vision unique”.

Dans le nouveau livre, Lyra, désormais âgée de 20 ans et étudiante à Oxford, a été trompée par deux philosophes en vogues dont les livres prêchent le dégoût du mystère et de l’émerveillement. Elle a laissé derrière elle ses manies de son enfance, un changement rusé pour son personnage. “A La Croisée des mondes était plutôt populaire, juge Pullman après 17 millions d’exemplaires vendus, et je me sentais libéré en sachant que nombre de lecteurs reviendraient adulte au monde qu’ils avaient découvert enfants”. Pour les lecteurs désormais adultes de Pullman, la situation de Lyra pourrait être un poignant rappel de tout ce qui a changé depuis les années 1990, et de combien elle a évoluée et nous avons évolués.

“Connaître les évènements les plus extraordinaires de votre vie avant vos 12 ans est un peu rude” dit Pullman à propos de Lyra, expliquant pourquoi il a eu le besoin d’en revenir à elle deux décennies plus tard. Avant que les lecteurs n’ouvrent The Secret Commonwealth, Lyra a déjà atteint le Pôle Nord, combattu ses propres parents, sauvé le monde et tué Dieu. Nous avons vu sa première cuite, nous l’avons vu tomber amoureuse et suivi son éveil sexuel qui s’est avéré mémorable pour son pouvoir émotionnel. “J’en voulais plus à son sujet, dit Pullman, et il m’a toujours paru entièrement normal que Lyra passe par sa période de scepticisme, par une sorte de trahison d’elle-même et par une redécouverte graduelle”

Même Pullman, qui a géré de la fantasy et des merveilles toute sa vie a connu une adolescence mouvementée. “Je me souviens très bien de ma propre expérience de ces découvertes, dit-il, c’est grisant quand on a quinze ans d’écarter les histoires qu’on vous a raconté. Puis viennent la solitude, les souffrances, les doutes…” Comme Lyra, l’auteur a connu une enfance ambulante, suivant son père pilote militaire de Norfolk vers le pays de Galles et l’Afrique. Comme le père de Lyra, il était un personnage complexe et héroïque qui mourut dans un crash. L’aventure de Pullman alors âgé de sept ans, ne s’arrête pas là. “Nous avons pris le bateau pour l’Australie en 1954, se souvient-il, en passant par Aden, Mumbai et Colombo.” Cette fois, la famille suivait le beau-père, aussi pilote, qui travaillant sur un nouveau type d’avion sans pilote australien, le Jindivik.

“Nous sommes revenue en bateau, mais pas par le canal de Suez, dit-il. Nous avons dû passer par le cap de Bonne Espérance, car la Grande-Bretagne et la France s’étaient alors engagées dans la ridicule catastrophe de même échelle que le Brexit qu’était la guerre d’Egypte”. Il y a un écho de ce voyage dans The Secret Commonwealth alors que Lyra navigue vers un Moyen-Orient embourbé dans des troubles politiques.

Pullman est un doux raconteur doté d’humour, mais son ressentiment pour la politique reste furieux. L’ancien premier ministre Britannique David Cameron “ne sera jamais pardonné” pour avoir tenu un référendum sur le Brexit; l’actuel leader, Boris Johnson, a “un léger mépris de la vérité”. Donald Trump, Scott Morrison et Jair Bolsonaro sont tout aussi déplorables. Pullman exprime son souhait de voir la constitution britannique réécrite, que le système électoral soit revu et que le Parlement soit dynamité. “J’évacuerais tout le monde d’abord” dit-il. Ce sens de la rébellion à la Lyra émerge occasionnellement dans les discussions avec Pullman. Il est, il va sans dire, admirateur de l’activiste environnementale Greta Thunberg.

L’histoire de la littérature jeunesse anglaise est emplie de l’horreur de grandir : Wendy trahit Peter Pan en devenant adulte, Christopher Robin va à l’école et Alice subit les changements de son corps, alors que les enfants de la saga Narnia échappent à ce destin seulement à l’occasion d’un accident de train bien pratique. Dans A La Croisée des mondes, la fioriture la plus radicale de Pullman était de rejeter l’idée que l’adolescence est une tragédie : Lyra fait l’expérience des inconforts et doutes de la croissance, mais ces derniers ne signalent pas la fin de son aventure, ils constituent une excitante facette de celle-ci, qu’elle gère avec son énergie et son esprit très typique. “Les gens m’ont demandé pourquoi je pensais que de jeunes enfants auraient envie de lire une si longue histoire, dit Pullman, mais je pense que c’est car ils aiment Lyra. Elle ne comprend pas tout, mais elle est prête à explorer et ils la suivent dans cela. A mesure qu’elle découvre les choses, eux aussi ils en font autant”.

Malgré sa carrière dans des salles de classe, Pullman réfute avec force que les livres sont éducatifs ou didactiques. “Je n’écris pas de livres pour illustrer le problème, dit-il. Loin de là. Je découvre le problème en écrivant l’histoire” Les certitudes sont étouffantes, autant pour le contour que son monde, aussi son nouveau livre célèbre l’inexpliqué. “Je salue sans aucune réserve les grands scientifiques, dit-il, mais il y a des choses qui ne peuvent être mesurées : l’amour, la peine, la sensation d’être épié”.

Aux côtés des daemons et des sorcières du monde de Lyra, ces phénomènes relèvent du Secret Commonwealth évoqué dans le titre du roman – un terme englobant pour tous ce qui a trait au surnaturel, l’extraordinaire et le fabuleux. Même au sein de sa propre pratique d’écriture, ce prétendu Secret Commonwealth est à l’œuvre, avec des éléments clés de l’intrigue révélés à Pullman comme par le biais de forces surnaturelles : “Je n’ai réalisé que Marcel Delamere était le frère de Mme Coulter, me dit-il en évoquant ses deux méchants en chef, “que lorsque j’ai réalisé que je leur avais donné le même nom”. En effet, la glamour et dénuée de pitié Marisa Coulter est née Marisa van Zee – son nom est une version néerlandaise du français Delamere (à l’orthographe près… NdT).

Le livre se fraie un chemin au travers d’un complexe labyrinthe d’émotions humaines que l’auteur, dans une circonvolution typiquement Pullmanienne, décide d’illustrer à l’aide de ses deux chiens croisés épagneul-caniche qu’il avait sortis de la pièce pour notre interview. “Quand je vois mes chiens, je les vois comme des quadrupèdes canins, mais aussi comme des membres de la famille pour qui je ressens une grande affection, atténuée par l’irritation et le savoir qu’ils ne vivront probablement pas aussi longtemps que moi, dit-il. C’est une partie de ce que le mot ‘chien’ signifie. C’est une partie de la manière dont nous vivons”. Il en revient à son poète bien aimé : “C’est la ‘vision multiple’; Blake dit que nous ne devons pas l’abandonner”.

Même les étudiants en littérature battent en retraite devant Blake, l’imprimeur et poète visionnaire anglais dont les écrits rhapsodiques ont laissé perplexes les érudits pendant deux siècles. Mais l’écriture de Pullman est remarquable pour l’estime qu’il porte à ses lecteurs même jeunes et leur capacité à saisir ces matériaux assez copieux. Le dernier tome des aventures de Lyra n’y fait pas exception. Malgré ses couleurs vives, ses aventures à la surface du globe et sa distribution carnavalesque, le livre invite à nouveau les lecteurs de Pullman – enfants et adultes – à se confronter à des thématiques d’un poids intellectuel étonnant.

“La Poussière…” dit-il, son émerveillement face à ce mot toujours palpable après des années sous ce charme. “Je crois qu’une partie de la raison m’ayant poussé à revenir à cette histoire est que je voulais en savoir plus au sujet de la Poussière”. Cette mystérieuse particule émane de certains êtres et objets dans le monde de Lyra et dans l’esprit de Pullman, cela se résume à une métaphore pour la conscience. “Nous savons que nous sommes conscient, dit-il, animé par cet épineux sujet, mais les philosophes en sont toujours à se battre avec ce que David Chalmers appelle ‘le problème difficile’ – comment passe-t-on de matière à conscience ?” Il est constamment fasciné par le concept de “panpsychisme” – la théorie selon laquelle tout est conscient, pas seulement les êtres humains. “Une fois que vous acceptez que la conscience est une propriété normale de la matière, et que tout est conscient, même d’une manière légère et rudimentaire, tout devient clair. C’est une question sur laquelle planche La Trilogie de la Poussière”.

En sus de son nouveau livre, cet automne apporte un autre cadeau aux lecteurs de Pullman : une adaptation fiévreusement anticipée sur petit écran de la trilogie A La Croisée des mondes, longuement filmée – les seuls Royaumes du Nord s’étaleront sur huit épisodes. “Je suis très excite à cette idée, dit Pullman. Vous ne pouvez pas raconteur une longue histoire en deux heures”. Il le sait par expérience : l’adaptation La Boussole d’Or en 2007 n’avait pas impressionné les fans ni même l’auteur. “On disait alors que porter un livre au grand écran permettait de l’ouvrir, mais c’est plutôt l’inverse. Le film avait une distribution fabuleuse, mais il a échoué car il était trop compressé”.

La nouvelle adaptation déborde également de stars, avec James McAvoy et Ruth Wilson dans les rôles principaux. L’acteur préféré de Pullman, l’“excellent” Clarke Peters, incarne le Maître de Jordan College, alors que l’héroïque aéronaute Lee Scoresby – un personnage d’importance évidente aux yeux de Pullman – est joué par le compositeur américain Lin-Manuel Miranda. “J’étais plutôt surprise par ce choix, dit-il, mais il semble visuellement et auditivement merveilleux”.

Pour l’heure, cependant, il doit finir la dernière partie de La Trilogie de la Poussière, dans lequel des batailles échevelées devront être menées. Lyra doit traverser un désert qui ne pardonne pas et – attention spoiler – se réconcilier avec son daemon Pantalaimon, l’incarnation de son âme. Elle ne comprend pas complètement le monde mystérieux dans lequel elle vit, pas plus que ses fidèles lecteurs, ni même que l’érudit auteur qui lui a donné vie, mais c’est là que réside une partie de sa magie.

“Je ne sais pas comment tout ceci finira, mais je sais que tout tourne autour de Lyra” dit Pullman. Après 2400 pages et 25 ans passes à la raconter, sa passion pour l’histoire de Lyra est clairement toujours la même. Je lui demande s’il se voit lui-même dans sa courageuse jeune fille qu’il a lui-même créée. “Oui, probablement, répond-t-il calmement, j’espère bien”.



Cette article a été initialement publié dans l’édition imprimée du The Saturday Paper daté du 2 octobre 2019 sous le titre "Dust settles".

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Détails
13 Octobre 2019 - 12:04:25
Haku
Source : The Saturday Paper
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