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Pourquoi nous croyons à la magie :.
02 Septembre 2018 - 15:45:07 par Haku - Détails - article lu 167 fois -

Philip Pullman: pourquoi nous croyons à la magie

Ce qui se rapporte à la magie défie les explications rationnelles, mais il ne faudrait pas pour autant l’écarter comme un simple non-sens. Tout comme l’expérience religieuse ou la poésie, c’est un aspect majeur de l’existence humaine, écrit l’auteur d’A la Croisée des mondes.

Philip Pullman, The Guardian - 1er septembre 2018


Une nouvelle exposition de l’Ashmolean Museum d’Oxford rassemble une multitude d’objets et d’œuvres d’art – une poupée avec un stylet planté en travers de son visage, une amulette contenant un cœur humain, une mèche d’ectoplasme apparemment glanée par un médium Gallois, et bien d’autres – issu d’un sombre monde de sottises et de superstitions que nous aurions dû laisser derrière nous voici bien longtemps. C’est, du moins, ainsi que je m’imagine qu’un point de vue rationnel verrait la chose. Je me trouve moi-même dans une position assez inconfortable vis à vis de la rationalité, puisque mon nom est listé au rang des soutiens sur le site web de la Rationalist Association alors que dans le même temps, je considère cette exposition comme emplie d’artéfacts édifiants et que l’univers mental dont elle est l’illustration est un aspect important – et même essentiel – de nos vies. Je ferais donc mieux d’essayer de comprendre ce que cela signifie.


Démarrons avec William James. Dans son livre Les Formes multiples de l’expérience religieuse (1902), James choisit une approche intéressante du sujet : il n’essaie pas de nous persuader de la véracité de cette religion ou de telle autre, ou de déballer la complexité des dogmes ou d’interpréter des récits religieux à la lumière du tout nouveau XXe siècle. Le livre parle de ce qu’annonce le titre : une expérience religieuse – ce qu’on ressent à être converti, ou à perdre sa foi, ou à être en état d’extase mystique ou de doute existentiel. Les exemples de James sont tirés de témoignages de croyants et non-croyants et le fait de savoir s’il existe un Dieu et si Jésus-Christ est son fils et ainsi de suite, n’a que peu d’intérêt dans la démarche principale de James : la seule chose qui compte ici sont les conséquences du fait que l’on y croit. Ainsi, on peut très bien douter du fait que la Vierge Marie soit, dans les faits, apparue à Bernadette Soubirous à Lourdes (on peut même douter qu’il y ait eu en premier lieu une Vierge Marie) mais l’apparition, ou quoi que ce fut, a clairement signifié quelque chose de très profond à Bernadette, et le récit qu’elle en a rapporté a fait sens auprès de bien d’autres personnes, et a eu un effet sur elle et la vie qu’elle a menée.


Et bien sûr, elle n’est pas la seule. D’innombrables milliers de personnes sensées et intelligentes ont eu des expériences qu’elles qualifient de religieuses. James a eu la décence de prendre ces expériences au sérieux et en a tiré une étude psychologique phare. Mais pourrait-il y avoir des Formes multiples de l’expérience magique ? Est-ce que l’univers mental qui a produit les sorcières mises en bouteille, les pentagrammes, les grimoires et l’idée même de la magie serait assez riche pour être soumis à une analyse de ce genre ?


L’univers de la magie est vaste. Il couvre des phénomènes tels que les simples charmes de bonne fortune et des systèmes complexes de croyances et pratiques tels que l’astrologie, et l’alchimie qui nous proviennent de la préhistoire ainsi que des quatre coins du monde tout en continuant d’exister à ce jour. La quantité d’idées et d’objets qu’il englobe est sans limite ; ce qu’ils ont en commun est qu’une approche rationnelle les écarterait comme des superstitions absurdes, dépassés et dénuées de sens qui ne mériteraient pas qu’on y perde du temps.


Mais le rationnel n’éteint pas l’univers de la magie. Peut-être parce que je gagne ma vie comme auteur de fiction, et peut-être parce que cela fait tout simplement sens, j’aime faire attention à tout ce que je croise, y compris ce qui évoque l’étrange et le mystérieux. Homo sum, humani nihil a me alienum puto (je suis humain, je ne considère rien qui soit humain comme étranger à mes yeux). Mon attitude envers le magique est très proche de celle attribuée au grand physicien Niels Bohr. Quand il fut questionné sur le fer à cheval accroché au-dessus de la porte de son laboratoire, il parait qu’il répondit qu’il ne croyait pas que cela serve, mais qu’on lui avait dit que c’était utile, peu importe qu’on y croit ou non. Quand on en vient à croire aux porte-bonheurs, ou aux anneaux gravés du nom d’anges, ou aux talismans, il est impossible de les défendre et absurde de les attaquer sur des bases rationnelles, car ce n’est pas le genre de sujets sur lesquels la raison opère. La raison n’est pas le bon outil pour cela. Essayer de comprendre la superstition à l’aide de la raison revient à essayer de se saisir d’un objet en bois à l’aide d’un aimant.


J’ai de nombreuses superstitions, qui me sont tout à fait propres (je ne pense pas que quiconque d’autre se sentirait plus apte à écrire un roman, par exemple, en utilisant le seule type de stylo et de papier avec lesquels je m’en sens capable) mais l’une des choses intéressantes au sujet de cette exposition de l’Ashmolean Museum, c’est qu’elle montre les croyances qu’ont eu en commun de nombreuses personnes dans de nombreux lieux et au cours de nombreux siècles. La croyance envers les sorcières, d’abord, est plus ou moins mondiale. Dans les pays chrétiens elle a atteint une apogée de panique hystérique entre le XVe et la fin du XVIIIe siècle, alors que les tensions entre le pouvoir des Protestants et des Catholiques étaient au plus haut et que le monde de la foi médiévale était remis en cause par les nouveaux modes de pensée des Lumières. Par ailleurs, c’était une pratique systématique de cruauté et d’horreur : durant cette période, écrit Malcolm Gaskill dans le catalogue de l’exposition, “se sont tenus environ 10.000 procès en sorcellerie sur l’Europe continentale ainsi que dans les îles Britanniques et les colonies nord-américaines”.


Contrairement à de nombreux ratés de l’Humanité, ce n’était pas entièrement le résultat de la stupidité. De nombreuses personnes intelligentes croyaient à l’existence de la sorcellerie, et qu’il était juste et justifié de s’en défaire en tuant ceux et celles qui la pratiquaient. Et ce mode de pensée n’est pas si loin derrière nous. Jusqu’à il y a peu, des gens connus pour être intelligents ont trouvé acceptable de signer de leur nom des arguments tels que ceux-ci : "Existerait-il encore autour de nous des gens ayant vendu leur âme au diable ? Des êtres capables de tuer leur voisin par des pouvoirs surnaturels, rendre fou ou provoquer des calamités naturelles ? Si nous y croyions, sûrement alors serions-nous tous d’accord pour que ces maudits collaborateurs du diable soient mis à mort." Il s’agit là de CS Lewis, dans Les Fondements du Christianisme, en 1952 (traduction Aimé Viala - Éditions Ligue pour la Lecture de la Bible – France).


Que les sorcières soient de “maudites collaboratrices du diable” ou d’inoffensives guérisseuses de village, elles et ceux qui croyaient à la magie et la sorcellerie partageaient une structure mentale commune de sens, influences et correspondances cachées, qu’elles soient angéliques, diaboliques ou naturelles. Tout dans l’exposition démontre une croyance quasi-universelle en l’existence d’un monde invisible et imaginaire qui peut affecter la vie humaine et être affecté en retour par ceux qui savent comment s’y prendre ; et c’est ce que font des millions d’autres objets du même genre, collectés, exposés, étudiés ou bien non découverts, inconnus ou perdus de par le monde à travers les époques. Au même titre que les légendes, les histoires de fantômes et les contes populaires. S’il existe des aspects permanents de la nature humaine, celui-ci en est un.


Je ne cesse de trouver cela fascinant, et quand je qualifie ce monde comme “imaginaire” ce n’est pas pour le dénigrer ou l’amoindrir. L’imagination est l’une de nos plus grandes facultés, et où qu’elle se manifeste, même si “elle donne un corps aux objets inconnus ” (Thésée dans Le Songe d’une nuit d’été), je veux la traiter avec respect. Poussée à son intensité maximale, elle devient une sorte de perception, tout comme dans la notion de “vision multiple” de William Blake, qui se réfère à ce que l’on voit lorsqu’on regarde “non pas avec, mais au travers de l’œil” : l’état d’esprit dans lequel on peut “dans un grain de sable voir un monde et dans chaque fleur des champs le Paradis”. D’autres poètes décrivent quelque chose de similaire : Wordsworth se souvient ainsi dans son “Ode on Intimations of Immortality from Recollections of Early Childhood” d’un temps “où prairie, bosquet, et ruisseau, la terre, et chaque spectacle commun me semblaient vêtus de lumière céleste, la gloire et la fraîcheur d’un rêve”. La vision de Thomas Traherne d’un “froment immortel couleur du Levant” dans le blé du quotidien trouve sa source dans la même perception.


Je me raccroche à la poésie sur ce sujet car je crois que la poésie elle-même est une forme d’enchantement. L’effet que certains vers et images peuvent avoir en nous ne peut être expliqué en se contentant de les traduire en anglais contemporain. Leur forme est une composante de leur sens, et la sonorité du poème le fait agir comme un sort sur nos sens et non pas seulement sur notre esprit. Mais ce n’est pas uniquement vrai de la poésie. Tout ce qui touche à la vie humaine est entouré d’une pénombre d’associations, de souvenirs, d’échos et de correspondances qui s’étendent assez loin dans l’inconnu. Dans cette manière de voir les choses, le monde est empli de filaments ténus de sens, et la pire des méthodes visant à voir ces structures appartenant à l’ombre serait de les mettre en pleine lumière.


Ce monde de l’ombre – cet état que Keats nommait “capacité négative, de demeurer au sein des incertitudes, des Mystères, des doutes, sans s’acharner à chercher le fait et la raison” – est là où l’imagination est à sa place, et il en est de même des fantômes, des rêves, des dieux et démons, et des sorcières. Là, les possibilités sont illimitées et rien n’est interdit.


Mais il nous faut être clair sur ce qu’est notre imagination. Ce qu’elle n’est pas c’est un simple moyen plaisant de raconter une histoire qui n’est pas véridique, ou une jolie fioriture que l’on applique pour rendre quelque chose attractif, et ce n’est en soit pas quelque chose d’important. J’ai une haute estime des travaux scientifiques de Richard Dawkins, mais je pense parfois qu’il exprime une vision de l’imagination que je ne peux simplement pas partager : “Il ne nous est pas nécessaire d’inventer des histoires hautement improbables : nous disposons de la joie et de l’excitation de la véritable investigation scientifique et de la découverte pour discipliner nos imaginations.” (The Magic of Reality, 2011, italique à l’initiative de P. Pullman). S’il nous faut discipliner nos imaginations, c’est car nous n’avons pas confiance en leur bonne conduite. De plus, seule l’investigation scientifique peut déduire ce qui est réel.


Au contraire, je dirais qu’il arrive qu’il nous faille discipliner notre raison. Je dirais même que l’état de capacité négative, quand l’imagination prend le pas, est en fait le point où une bonne partie des découvertes scientifiques prennent leur source. Le vieil adage dit que la raison est un bon valet mais un mauvais maître, que ses pouvoirs sont limités : aucune œuvre d’art ne doit son existence à la seule raison, par exemple. David Hume avait vu juste : la raison est (et devrait être) l’esclave des passions, et non leur capitaine. Ou, pour reprendre William James : “Dans la sphère métaphysique ou religieuse, les raisonnements articulés ne nous sont pertinents que si nos sensations inarticulées de la réalité ont déjà été conduites envers la même conclusion.”


L’important, c’est d’être conscient de l’un comme de l’autre. L’imagination peut nous donner une compréhension empathique du monde de la magie ; la raison nous rappelle que le mode de pensée qui persécutait les sorcières est toujours bien vivant. La politique du Ministère de l’Intérieur relative à l’environnement hostile renvoie à ce même et sombre instinct. Les Formes multiples de l’expérience magique doit encore être écrit, autant que je sache ; et ceci ne sera fait que par quelqu’un qui abordera le sujet à la fois par le biais de la raison et de l’imagination. L’exposition Spellbound constituerait un très bon point de départ.


Spellbound se visite au Ashmolean Museum d’Oxford jusqu’au 6 janvier 2019. Détails sur ashmolean.org/spellbound

Détails
02 Septembre 2018 - 15:45:07
Haku
Source : Guardian
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