Menu
Rendez-Vous
A la Croisée des Mondes
Philip Pullman
Cittàgazze
Partenaires

Sraf Network

btts



Follow Twittagazze on Twitter

Partager
menuAccueilForumEncyclopaediaTchatF.A.QMeetingmenu Flux RSS menu
 
Du temps où Tucker était réalisateur :.
Lundi 29 Novembre 2010 - 20:54:06 par Haku - Détails - article lu 1272 fois -

Du temps où Tucker était réalisateur

Trois ans après la sortie de La Boussole d’Or et ses divers déboires, Cittàgazze s’est intéressé aux prémices du projet, afin de comprendre à quoi le film aurait pu ressembler. Si Chris Weitz a finalement assuré la réalisation et le scénario, le poste de réalisateur a un temps été confié à Anand Tucker. Quels ont été les mouvements en coulisses ayant mené à son implication sur le film, puis à son départ après seulement quelques mois à la tête du projet ? Cittàgazze essaie d’y voir plus clair.


Par Haku - www.cittagazze.com
29 NOVEMBRE 2010



Anand Tucker (photo : IMDB.com)



Pour parler du passage d’Anand Tucker et de son rôle sur La Boussole d’Or, un petit rappel du contexte s’impose. Après l’achat des droits par New Line du roman de Pullman et le premier script de Stoppard, c’est Chris Weitz, un réalisateur anglais, qui pose ses valises et s’attèle au projet à compter de mars 2004. Son CV (American Pie et Pour un Garçon) ne plaident pas forcément en sa faveur, mais sa motivation, sa vision très détaillée de l’œuvre (pour être engagé, il a fourni à New Line « deux documents – un traité, qui est une sorte décomposition de l’intrigue du film proposé en scènes et séquences et un autre document, qui était plutôt un essai personnel concernant mes sentiments à propos des livres (1)»), ses rencontres avec Pullman et un petit diplôme de littérature anglaise à Cambridge semblent rassurer la direction de New Line qui cherchait quelqu’un ayant la niaque : « Pour un projet de la sorte, vous ne cherchez peut-être pas le réalisateur haut de gamme. C’est peut-être mieux d’avoir quelqu’un qui a un peu faim », expliquait ainsi Toby Emmerich, le boss de New Line (2).



Weitz est donc à bord. Il a écrit le scénario finalement retenu (voir épisode précédent), s’attaque à la pré-production du film et commence ainsi à réunir quelques personnes autour de lui, à l’instar de Craig Mullins (3).


Mais Weitz doit aussi gérer certains éléments tendancieux, notamment l’aspect anti-religieux de l’œuvre. Dans une interview donnée à BridgeToTheStars.net en septembre 2004 (1), Weitz reconnaît que la chose inquiète le studio New Line et qu’il est probable que l’on n’entendra pas «parler d’église, mais de Magisterium. Ceux qui veulent comprendre, comprendront. Je n’ai aucunement l’intention de changer la nature ou les intentions des méchants du livre, mais ils pourraient apparaître sous des formes plus subtiles ». Plus généralement, le film pourrait ainsi s’attaquer à «tout pouvoir arbitraire qui entrave la liberté ». Des propos qui sont repris un plus d’un mois plus tard par le Times dans un article nommé Dieu coupé du film d’A la Croisée des Mondes (4) mais qui oublie au passage les autres bonnes intentions affichées par Weitz dans l’interview... et aussi certains arguments et faits liés à l’affaire. L’information ainsi relayée cause alors une publicité pas très positive pour le film dont le premier tour de manivelle n’a pas même encore été donné...


Coïncidence ou non, Weitz quitte le fauteuil de réalisateur une semaine plus tard. Dans le communiqué de presse (5), Weitz souligne que « son départ n’est pas lié à des différends artistiques ». Il reste d’ailleurs le scénariste du projet : « A ce moment de ma vie je ne suis pas le bon réalisateur. (...) Bien que je sois honoré de continuer à servir de gardien du travail de Philip Pullman en tant que scénariste du projet, les challenges techniques de réaliser une telle épopée sont plus grands que ce que je peux entreprendre maintenant


On peut évidemment se demander si ce départ n’est pas du à la polémique causée par l’article du Times, mais cela semble improbable. Tout d’abord, le contenu de cet article fut contesté de façon très virulente par Pullman en personne (6). Par ailleurs, déboulonner Weitz du poste suprême tout en le gardant au scénario ne résolvait nullement le problème : c’est le scénario qui définit le contenu avant même la réalisation ; si la religion avait été le problème (à ce moment donné, du moins...) Weitz ne serait probablement pas resté du tout sur le projet. Les raisons du divorce peuvent parfaitement être celles qui furent évoquées : Weitz n’a jamais réalisé de films à effets spéciaux, et la quantité d’images de synthèses que doit comprendre le film peut l’avoir impressionné. Surtout quand on sait qu’il a peu avant visité la compagnie d’effets spéciaux de Peter Jackson en Nouvelle-Zélande (2): « Je n’avais aucune expérience dans les effets spéciaux et quand j’ai vu à quel point c’était compliqué, j’ai eu profondément peur. J’étais alors célibataire et je me suis dis que je devais envisager que trois ans de ma vie soient avalés et recrachés derrière. » Weitz confirmera aussi à BridgeToTheStars.net (7) les raisons invoquées dans le communiqué de presse.


Nous voici donc fin 2004 et le projet, deux ans après son lancement, n’a plus de réalisateur. Le communiqué de presse de démission de Weitz annonce que le studio recherche actuellement un remplaçant et a déjà reçu les proposons de « réalisateurs accomplis » pour reprendre les rênes du projet. Ce qui, si cela est vrai, semble signifier que la décision de Weitz remonte déjà à quelques temps, et disqualifie une fois encore l’hypothèse des retombées de l’article du Times. En juin 2005, toujours aucun planning de production n’est arrêté (8).


C’est finalement en août 2005, après huit mois de vacance, que le poste de réalisateur est réattribué. L’heureux élu est une nouvelle fois un quasi-inconnu, Anand Tucker, réalisateur anglais né à Bangkok de père indien et de mère allemande ayant vécu à Hong-Kong (alors concession britannique) avant de débarquer en Angleterre à 18 ans. Un homme aux influences culturelles multiples pour un film aux univers multiples. Dans son communiqué de presse (9), New Line précise que plus de cinquante réalisateurs ont été envisagés. Plusieurs fois nommé aux BAFTA (Oscars britanniques), Anand Tucker a aussi produit La Jeune Fille à la Perle et, tout comme Weitz, il s’est démarqué des autres concurrents par sa motivation, via une présentation de sa vision du film, incluant un manifeste de vingt pages, des prévisualisations d’effets visuels et des dessins préparatoires. Il a bien évidemment aussi rencontré Pullman, qui se dit ravi, et Chris Weitz, avec qui il va développer plus avant le scénario. D’ailleurs, Tucker est lui aussi fan de la trilogie, découverte dès sa sortie : « J’ai été fasciné par la manière dont ces livres m’ont rappelé la magie de ces premières expériences de lecture quand j’étais enfant ». Il est tellement fan qu’il est sur les rangs pour réaliser le film depuis la sortie de la trilogie et les débuts du projet, faisant du lobbying alors même qu’il est encore sur le tournage de ses précédents films : il est ainsi le tout premier à avoir apparemment contacté Deborah Forte, la productrice de chez Scholastic Media, lorsque celle-ci décide de lancer l’adaptation : il aura donc fait preuve de patience pour obtenir sa place... Et peu importe si le film a un budget colossal, ce qui l’intéresse est qu’il s’agit d’une « histoire bourrée d’émotions (10)».


Sa vision de l’œuvre, justement, est effectivement liée aux émotions. Pour Tucker, le film tourne autour de Lyra, une fille qui « cherche sa famille ». Pullman semblait d’ailleurs enthousiaste après le choix du nouveau réalisateur choisi, soulignant sur son propre site web ses bonnes idées et son absence de craintes face aux challenges techniques (qui avaient fait justement reculer Weitz). « Mais le plus important pour ceux qui tiennent à l’histoire est qu’il est conscient qu’il ne s’agit pas d’effets spéciaux, ni d’aventures fantastiques dans des mondes au rendu visuel épatant ; il s’agit de Lyra. » Lyra et toujours Lyra. Le slogan est bien connu : Stoppard y avait laissé sa place.


En fait, certaines mises au point sont nécessaires : Si Tucker n’a été annoncé qu’en août 2005 sur le projet, il aurait été contacté dès le mois de février, si on en croit une déclaration de l’intéressé au festival du film de Toronto de décembre 2005 (11). Et ces six mois entre le contact et l’annonce médiatique n’ont pas été que du vent également, puisque, après son éviction, Tucker évoquera dans une interview les « 18 mois » de travail fournis sur le film, ce qui est bien supérieur aux neuf mois séparant les communiqués annonçant son arrivée et son départ ultérieur...


Mettons de côté ce détail temporel, toutefois. Une fois Tucker officiellement aux commandes, la logistique commence à s’accélérer. L’équipe technique s’étoffe rapidement, le tournage est planifié pour la fin de l’été 2006 à Londres (aux Shepperton Studios, apprendra-t-on plus tard), la date de sortie arrêtée à décembre 2007 (certaines sources avancent plutôt le 16 novembre pour ne pas se télescoper avec le second Narnia) et le casting pour Lyra est même lancé en avril 2006 dans quatre villes anglaises, causant d’interminables files d’attente dont émergera Dakota Blue Richards.


Tucker travaille aussi au scénario, avec Weitz. Et nous arrivons avec ce point probablement au nœud du problème. Quand Anand Tucker démissionnera en mai 2006 (12), nécessitant le retour de Weitz derrière la caméra, le communiqué de presse évoque très évasivement des « différents créatifs », ce qui est en général une façon passe-partout de dire que ça n’allait plus. Alors que doit-on lire entre les lignes ? Cinemablend.com explique que « quand un réalisateur sans pedigree tel que Tucker jette l’éponge pour des différends artistiques, c’est généralement car le studio n’a pas confiance en lui et cherche à reprendre le contrôle, ou car le studio n’est pas content de la direction donnée au projet par ledit réalisateur ». Explication intéressante et potentiellement applicable à notre situation. Dans un article aujourd’hui disparu, le site du Hollywood Report évoque en effet des soucis de dépassement de budget (7) (pour rappel, le film coûtera au final environ 180M$). Mais il semblerait surtout qu’Anand Tucker avait en tête un film beaucoup plus coûteux qu’escompté pour un résultat simultanément moins attractif du point de vue de New Line. Afin de réduire les coûts, Tucker aurait finalement décidé de supprimer... la bataille entre Ragnar et Iorek (2). Un choix radical qui aurait finalement précipité son départ et le retour de Weitz aux manettes...


Alors au final, quel rôle a vraiment joué Anand Tucker, sur les bases de ce qui a filtré ? Très certainement il fut un catalyseur nécessaire, qui aura su lancer les affaires, mettre de l’huile dans les rouages et placer sur les rails une usine à gaz que personne ne savait réellement comment manier. Car même côté producteurs, on reconnaît que le départ de Tucker laissait tout le monde au bord du gouffre : « Je crois que Chris a réalisé que s’il ne reprenait pas sa place, le film ne se serait pas fait. Nous n’avions vraiment pas de plan B à ce moment-là », déclarera Toby Emmerich (13) « Qui sait ce qui se serait passé ? » (2).


Quant à Tucker, qu’a-t-il ressenti et retenu de ce passage sur le projet ? Quitter le film lui a « brisé le cœur » (14) et il s’est avoué « contrarié que les choses ne soient pas allées au bout (15) ». Ceci dit, le temps passé sur ce film « a été une expérience fabuleuse ».


Tucker a-t-il vu le film ? Non : « Cela constitue un chapitre de ma vie qui ne s’est pas achevé de façon très heureuse pour moi. (...) J’aimerais pouvoir dire que j’aurais pu faire un film qui aurait marché. » Et pour l’anecdote, Tucker a reçu de façon providentielle le script du film sur lequel il a finalement enchaîné dès le lendemain de son éviction de La Boussole d’Or, lui permettait de rebondir aussitôt. Quant aux raisons réelles de son départ, pour sa part il est toujours resté extrêmement discret dessus. Ce qui nous renvoie à nos seules conjectures...


Pour boucler la boucle, pourquoi Weitz est-il revenu à la réalisation après dix-huit mois entre parenthèses ? Tout n’était plus aussi désespéré qu’à l’origine : la gestion du planning était engagée, il avait été aux premières loges pour voir la machine s’ébranler, il connaissait le contenu du projet, il était toujours scénariste et sa propre situation avait elle aussi changé : il venait de rencontrer sa future femme et voyait donc fort probablement la vie avec plus d’optimisme (2). Alors quand en plus Philip Pullman vous demande de revoir votre position (16), il n’y a plus à hésiter. « Même si je regrette que New Line et Anand n’aient pu trouver une entente commune, quand j’ai su que le poste de réalisateur de La Boussole d’Or était libre, il n’y avait pas moyen de laisser passer la chose. Je me sens très confiant vis-à-vis de la créativité et de l’expertise de l’équipe technique qui se constitue à cette heure pour relever ce défi (12)».


Le tournage a démarré juste quatre mois plus tard. On peut donc éventuellement se permettre de lire à un second niveau, étant donnée l’absence de plan B évoquée par Toby Emmerich, la joie affichée par celui-ci et par Philip Pullman lors du retour de Weitz dans le siège vide de Tucker. Deborah Forte (productrice associée à la maison d’édition du livre) déclarait ainsi : « Chris a fait preuve à la fois de passion et d’une compréhension unique de la façon d’aborder la magnifique histoire de Philip pour la traduire en un film épique et prenant à destination de toute la famille. J’ai apprécié de travailler avec lui et j’ai une confiance sans borne dans sa capacité à faire de ce film un succès à tous les niveaux. » Si le film n’avait pas été tardivement et subitement remanié, qui sait jusqu’où elle aurait eu raison ?









Références
(1) Interview, BridgeToTheStars.net, septembre 2004.
(2) New York Times, 2 décembre 2007.
(3) Cittàgazze.com, 17 novembre 2004.
(4) Times Online, 8 décembre 2004.
(5) Communiqué de presse relayé par Cittàgazze.com, 15 décembre 2004.
(6) Philip-pullman.com
(7) BridgeToTheStars.net
(8) Cittàgazze.com, 25 juin 2005.
(9) Communiqué de presse relayé par Cittàgazze.com, 8 août 2005.
(10) Rediff.com, 17 octobre 2005.
(11) Fantasy.fr, 14 septembre 2005.
(12) Communiqué de presse relayé par Cittàgazze.com, 5 mai 2006.
(13) New York Times, 30 août 2007.
(14) FilmIndependent.org, 19 octobre 2008.
(15) ComingSoon.net, 5 juin 2008.
(16) Empire Movies, 10 décembre 2007.

Détails
Lundi 29 Novembre 2010 - 20:54:06
Haku
Source : Cittàgazze
Ce document a été écrit ou traduit par son auteur pour Cittàgazze. Si vous souhaitez utiliser ce document sur votre site, intégralement ou non, veuillez s'il vous plait en faire la demande à l'auteur et placer un lien vers Cittàgazze.
Ce document est mis à disposition sous un contrat Creative Commons.

publicit  

Il était une fois ... à Oxford

  publicit