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Nous sommes une meilleure nation :.
Vendredi 09 Avril 2010 - 20:59:03 par Haku - Détails - article lu 691 fois -

‘Nous sommes une meilleure nation’



Dans son discours à la Convention des Libertés Modernes, Philip Pullman s’exprime sur les vertus de notre nation.







Transcription publiée dans The Guardian le samedi 28 Février 2009


J’aimerais dire quelque chose sur ce que cette nation pourrait être, et sur les vertus qui soutiennent une nation active. Je ne tiens pas à m’attarder sur les vices qui la sapent, même si, ainsi que chaque écrivain le sait, il est plus facile et plus amusant d’évoquer le vice plutôt que la vertu. Il y a une abondance de choses concernant les vices de cette nation, mais je ne m’étendrai pas dessus pour le moment. Aussi compliqué que cela semble, je m’en tiendrai à la vertu.

Bien : quelles sont les vertus qui font d’une nation un État sain permettant aux êtres humains d’y vivre? Avant tout, il faut du courage. Le courage est une vertu fondamentale : c’est ce dont nous avons besoin afin d’agir avec bienveillance même quand nous avons peur, afin d’exercer un bon jugement au beau milieu de la confusion ou de la panique, afin d’assurer la nécessité à long terme quand une opportunité rapide semble plus facile. Une nation courageuse n’aurait pas peur de ses propres journaux, elle continuerait à faire ce qui était juste même quand les grandes voix l’inciteraient à faire le contraire.

Elle s’opposerait aux enjeux économiques quand d’autres seraient plus importants, car il y a des enjeux qui sont plus importants que le gain à court terme ; une telle nation, par exemple, exclurait sur le champ les nouvelles centrales électriques au charbon. Elle aurait le courage de répondre aux enjeux financiers qui les supportent. « Non, vous ne pouvez pas faire ça, c’est tout. Investissez dans quelque chose de moins destructeur. » Face à une menace extérieure, une nation courageuse aurait un regard lucide sur le danger et prendrait des mesures raisonnables pour l’éviter, elle ne s’emparait pas d’une mitraillette pour se défendre contre une guêpe.

Une autre vertu essentielle pour une nation est la curiosité intellectuelle. L’éveil de l’esprit, pourrait-on dire. Une nation qui en ferait preuve serait consciente d’elle-même, sensible à elle-même et à son histoire, et à chaque fil unique qui compose le tissu de sa culture. Elle saurait que son plus grand savoir a été exprimé par ses propres artistes, écrivains et poètes, et elle apprendrait aux enfants à les connaître, à les comprendre et à les aimer. Nous devrions savoir comment aimer, comment aimer leur travail, conscients que cette activité donnerait aux enfants un rôle important à jouer dans l’auto-compréhension et la mémoire de la nation.

Une nation forte de cette vertu serait active et curieuse d’esprit, prompte à recevoir, comparer et analyser. Une telle nation verrait immédiatement qu’un gouvernement tente d’inférer avec ses propres libertés. Elle se souviendrait comment toutes ces libertés ont été acquises, parce que chacune a son histoire, et la moindre attaque à l’encontre de l’une d’entre-elles serait perçue comme un affront personnel. C’est le prix de l’éveil. Je n’avais jamais imaginé qu’en acceptant de parler aujourd’hui, je me retrouverais à parler de la vertu, mais voyant ce que cette nation aurait pu être et ce qu’elle peut encore devenir, ça me semblait inévitable.

La prochaine vertu que je vanterai est peut-être encore plus inattendue sur le coup. Il s’agit de la modestie. La modestie n’a rien à voir avec l’humilité, la pudeur ou l’auto-dépréciation. La modestie dans une nation consiste, entre autres choses, d’ajuster la forme au sens et de ne pas mélanger le style et la substance. Un royaume modeste devrait s’imaginer une fois ou l’autre en république, parce que sa famille royale serait petite et que ses membres seraient autorisés à passer plus de temps dans des carrières aussi intéressantes et utiles que la fonction royale, et parce leurs amours resteraient leurs affaires ; et les gens seraient toujours aussi heureux de les voir passer à vélo.

Maintenant, pourquoi est-ce important ? Eh bien, il y a 21 ans, le groupe de pression Charter88 a commencé à nous montrer toutes les sections de notre complexe et déroutante constitution non-écrite étaient empêtrées entre elles. Afin d’améliorer la situation, nous avons dû la modifier. Pour permettre plus de fluidité à un endroit, nous avons dû enlever une obstruction à un autre. Ces choses sont toutes liées. Le fait d’acquérir la modestie, proportionnelle à notre taille et à notre place dans le monde, serait un grand pas pour réduire l’arrogance des politiciens qui imaginent qu’ils défient des menaces existentielles à la civilisation Occidentale alors qu’ils ne font rien de plus que des démonstrations de force comme le caïd de la cour de récré derrière l’abri à vélos.

Il y a beaucoup d’autres vertus dont je pourrais traiter, mais il y en a une que je ne peux pas oublier, il s’agit de l’honneur. Qu’est-ce qui a fait que les membres de notre Parlement pensent qu’il était honorable d’empocher des larges fonds en échange de leur soutien à une législation? Qu’est-ce qui a convaincu un ministre de la couronne de croire qu’il était honorable de dissimuler la vérité sur la façon dont le Gouvernement de cette nation nous a fait entrer en guerre? Qu’est-ce qui a poussé un gouvernement à trouver honorable le fait d’espionner ses propres concitoyens? Ces choses sont continuelles. Les petits délinquants sont attrapés ; les plus grands triomphent tout bas dès qu’ils parlent de réalisme, d’efficacité et de temps extraordinaires nécessitant des mesures extraordinaires.

Imaginez juste un instant une nation courageuse, modeste, avec une lucidité d’esprit vigilante - qui sont à portée de main, si faciles à atteindre, si seulement nous savions. Imaginez un gouvernement qui ferait confiance aux gens qui l’ont élu. Imaginez que les instances de l’État considèrent la vie privée du peuple comme quelque chose qu’il serait du devoir de l’État de conserver, un peu comme la valeur de leur argent, la spécificité historique de leur ville et leur liberté de dire et d’écrire ce qu’ils veulent. Imaginez une nation qui chérirait ces choses comme s’il s’agissait d’une bénédiction naturelle, quelque chose d’évident qui ne nécessiterait aucune justification, quelque chose comme le soleil, la gentillesse ou l’eau claire. Ou l’honneur.

Avant de conclure, je voudrais parler brièvement de la façon dont la vertu se manifeste d’elle-même dans la vie locale et quotidienne. J’ai vu trois choses, trois petites choses récemment dans cette nation qui est la nôtre qui m’ont donné l’espoir que l’esprit de la vertu - la vertu commune, publique, civique – est toujours vivant là où les gens sont libres d’agir sans intrusion.

L’un de ses exemples est celui que j’appelle la modération populaire du trafic. Les gens vivant dans une rue résidentielle de la ville où j’habite - une rue qui abrite beaucoup de familles et d’enfants, une rue qui sert habituellement de raccourci pour les voitures – ont décidé de prendre les choses en mains pour démontrer que la rue appartient à tous, et pas seulement aux conducteurs de gros véhicules lourds en acier. Ils ont installé un salon dans la rue, avec un canapé, un tapis, une table basse et ont pris une tasse de thé. Ils ont placé des pots de fleurs avec des buissons et des arbustes tout le long de la route, sans rien bloquer, juste pour atténuer le trafic. Ils ont installé une très amusante clinique sans rendez-vous de désintoxication à l’essence. Le tout laissait les véhicules traverser, mais les automobilistes ne n’avaient aucune visibilité et ne pensaient évidemment pas que c’était juste pour rouler à 30 à l’heure. Tout le monde partageait l’espace. Ce fut un triomphe : l’inventivité et l’esprit au service d’un niveau de vie décent.

La deuxième chose que j'ai vue était une fonderie d'une zone industrielle du Gloucestershire. Ils font des moulages de sculptures de la plus petite à la plus grande. La compagnie a été fondée il y a 20 ans et, partis de rien, ils sont maintenant plus de 80 artisans travaillant d’arRache-pied, la plupart formés par la compagnie elle-même. Lorsque je les ai visités il y a deux semaines, chaque coin regorgeait d’une activité pleine, vitale et créative. C’est un autre exemple qui illustre ce que j’entends par la vertu : l’amour du travail productif. La nation est le meilleur terrain pour cela. John Ruskin l’aurait reconnu ; et il aurait vu la menace économique qui pèse sur elle, aussi.

La troisième chose que j’ai vue était une émission de télévision. Nous avons un lauréat poète (poète officiel du monarque en Angleterre, nommé pour 10 ans, Ndt) dans ce pays ; nous avons aussi un children’s laureate et il s’agit pour le moment de Michael Rosen, un grand homme, je pense. L’émission parlait d’un projet qu’il a entrepris avec une école dans le Pays de Galles du Sud où les livres ont été dénigrés pour une raison ou une autre. Il a montré aux enfants et à leurs parents ainsi qu’à leurs enseignants la valeur fondamentale de la lecture et tout ce qu’elle apporte pour approfondir et enrichir notre vie. Et il ne l’a pas fait en suivant les lignes directrices des programmes, ni en visant des objectifs et en faisant passer des tests aux enfants, mais en commençant et en terminant avec plaisir. Enchantement. Joie. Les bibliothécaires présents étaient pratiquement en larmes de soulagement et de joie en voyant tant d’enfants arriver dans les rayons, s’asseoir et lire, et parler des livres qui leur ont plus. Mais les bibliothèques restent bien sûr sous la menace.

Maintenant quel rapport ces choses entretiennent-elles avec la liberté et les menaces contre cette liberté dont nous avons entendu parler aujourd’hui? Que vient faire la vertu du plaisir avec la vertu de la liberté ? Tout. Une nation dont les lois expriment la peur et la suspicion ne peut pas supporter le plaisir très longtemps ; la joie ne peut pas s’épanouir dans le jardin de l’anxiété. La société que ces lois semblent avoir pour but de mettre en place est celle de la paranoïa institutionnalisée, de la haine et de la panique de bas étages, chaque brindille de joie que nous pouvons trouver est un coup porté contre cette peur ; chaque exemple de civilité et de gentillesse que nous rencontrons est un vent frais dispersant une infecte vapeur. Chaque exemple que nous chérissons quant au rôle de l’imagination, de l’énergie de la création, de l’enchantement de l’art et de la merveille de la science est une arme dans l’arsenal et je parle d’arme à bon escient : nous avons un combat entre nos mains. « Je ne cesserai pas le combat spirituel », disait William Blake, et c’est le combat dont il parlait. Le combat pour défendre, pour restaurer et pour soutenir la vertu qui n’est pas mais qui pourrait si facilement devenir le comportement naturel de l’État.

Nous sommes un meilleur peuple que ne le croit notre gouvernement, nous sommes une meilleure nation.


Traduit pour Cittàgazze par Soldat Bleu.

Détails
Vendredi 09 Avril 2010 - 20:59:03
Haku
Source : guardian.co.uk
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