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  Contes de Grimm

Philip Pullman

Contes de Grimm

Détails :
  • Titre original :
    Grimm Tales : For Young and Old
  • Traduction : Jean Esch
  • Editeur : Gallimard Jeunesse
  • Première publication :
    5 septembre 2013
  • Première publication française :
    23 octobre 2014
  • 496 pages

 
Le Roi crapaud ou Heinrich le Fidèle


  Il y a bien longtemps, quand les souhaits s’exauçaient encore, vivait un roi dont les fi lles étaient toutes belles, mais la plus jeune était si ravissante que le soleil lui-même, qui a pourtant vu tant de choses, s’émerveillait chaque fois qu’il éclairait son visage. Non loin du palais du roi s’étendait une forêt insondable et sombre, et sous un de ses tilleuls, il y avait un puits. Au plus chaud du jour, la princesse se rendait dans la forêt pour s’asseoir sur la margelle du puits, d’où semblait venir une merveilleuse fraîcheur. Pour passer le temps, elle jouait avec une balle d’or, qu’elle lançait en l’air et rattrapait. C’était son jeu préféré. Mais voilà qu’un jour elle lança la balle sans faire attention et ne parvint pas à la rattraper. La balle roula loin d’elle, vers le puits, bondit par-dessus la margelle et disparut. La princesse se précipita et regarda dans l’eau, mais le puits était si profond qu’elle ne voyait pas la balle. Elle se mit alors à pleurer, de plus en plus fort, inconsolable. Tandis qu’elle sanglotait, quelqu’un lui demanda :
– Qu’as-tu donc, princesse ? Tes larmes amères réussiraient à émouvoir une pierre.

Regardant autour d’elle pour voir d’où venait la voix, elle découvrit un crapaud qui sortait sa grosse et vilaine tête hors du puits.
– Oh, c’est toi, vieux pataugeur! dit-elle. Je pleure parce que ma balle en or est tombée dans le puits, et il est si profond que je ne la vois pas.
– Cesse de pleurer, dit le crapaud. Je peux t’aider, mais que me donneras-tu si je vais chercher ta balle ?
– Ce que tu veux, crapaud ! N’importe quoi ! Mes robes, mes perles, mes bijoux et même la couronne en or que je porte sur la tête.
– Je ne veux pas de tes robes ; tes bijoux et ta couronne en or ne me seront d’aucune utilité, mais si tu me donnes ton amour, et si tu fais de moi ton compagnon et ton camarade de jeux, si je peux m’asseoir à côté de toi à table, si je peux manger dans ton assiette, boire dans ton gobelet et dormir dans ton lit, alors je plongerai dans le puits et je te rapporterai ta balle. 

  La princesse pensa : « Que raconte ce stupide crapaud ? Quoi qu’il imagine, il sera obligé de rester dans l’eau, c’est là sa place. Mais peut-être pourrait-il récupérer ma balle? »
Évidemment, elle garda pour elle ses réflexions. Au lieu de cela, elle dit :
– Oui, oui, je te promets tout ça si tu me rapportes ma balle.

Dès qu’il entendit la princesse prononcer le mot « oui », le crapaud remit la tête sous l’eau et plongea jusqu’au fond du puits. Quelques instants plus tard, il remonta à la surface en tenant dans sa bouche la balle, qu’il lança dans l’herbe. La princesse était si heureuse qu’elle la ramassa prestement et partit aussitôt en courant.
– Attends, attends ! cria le crapaud. Emmène-moi avec toi ! Je ne saute pas aussi vite que tu cours !

  Mais la princesse l’ignora. Elle s’empressa de rentrer au château et oublia le pauvre crapaud, qui dut retourner dans son puits. Le lendemain, la princesse se trouvait à table avec le roi son père et tous les courtisans ; elle mangeait dans son assiette d’or, quand quelque chose monta l’escalier de marbre en sautillant : plip plop plip plop. Arrivée en haut des marches, la chose frappa à la porte et cria :
– Princesse ! Cadette du roi ! Ouvre-moi !

  La princesse se précipita pour voir qui était là, ouvrit la porte et découvrit le crapaud. Effrayée, elle referma aussitôt la porte, violemment, et regagna la table à toutes jambes. Le roi s’aperçut que le cœur de sa fille battait fort. Il demanda :
– De quoi as-tu peur, mon enfant ? Est-ce un géant qui se tient à la porte ?
– Oh, non, papa, ce n’est pas un géant, c’est un horrible crapaud.
– Que te veut ce crapaud ?
– Oh, papa, hier, quand je jouais dans la forêt près du puits, ma balle en or est tombée dans l’eau. Alors, j’ai pleuré, et je pleurais tellement que le crapaud me l’a rapportée, et comme il insistait, j’ai dû lui promettre qu’il pourrait devenir mon compagnon. Mais je ne pensais pas qu’il réussirait à sortir de l’eau pour de bon. Et à présent, il est là, derrière la porte, et il veut entrer !

  Là-dessus, on frappa de nouveau et une voix déclama :

 Princesse, princesse, fille cadette du roi,
 Ouvre la porte et accueille-moi !
 Sinon, ta promesse faite au bord du puits
 Ne vaut pas mieux qu’une épingle ternie.
 Tiens ta promesse, fille de roi,
  Ouvre la porte et accueille-moi !


  Le roi dit à sa fille :
– Quand tu fais une promesse, tu dois la tenir. Laisse-le entrer.

  La princesse alla ouvrir la porte, et le crapaud bondit à l’intérieur. Jusqu’à sa chaise.
– Soulève-moi, dit-il. Je veux m’asseoir à côté de toi.

  La princesse n’en avait pas envie, mais le roi dit :
– Allez, fais ce qu’il te demande.

  Alors, elle prit le crapaud. À peine sur la chaise, celui-ci voulut monter sur la table, et la princesse dut faire ce qu’il demandait. Il dit ensuite :
– Approche un peu ton assiette d’or pour que je puisse manger avec toi.

  Là encore, elle obéit, mais tout le monde voyait bien qu’elle n’était pas contente. Le crapaud, si. Il mangea de bon cœur, alors que chaque bouchée semblait rester en travers de la gorge de la princesse. Finalement, le crapaud dit :
– J’ai assez mangé, merci. J’aimerais aller dormir. Emporte-moi dans ta chambre et prépare tes draps de soie pour que nous nous y couchions.

  La princesse se mit à pleurer, car la peau froide du crapaud lui faisait peur. Elle tremblait à l’idée de le savoir près d’elle dans son lit douillet et propre. Mais le roi lui fit les gros yeux et dit :
– Tu ne dois pas mépriser celui qui t’a aidée quand tu en avais besoin !

  La princesse prit le crapaud entre le pouce et l’index, le déposa au seuil de sa chambre et claqua la porte. Mais le crapaud frappa en criant :
– Laisse-moi entrer ! Laisse-moi entrer !

  Alors, la princesse ouvrit et dit :
– Très bien ! Tu peux entrer, mais tu dormiras par terre.

  Elle l’obligea à se coucher au pied du lit. Mais le crapaud exigea :
– Laisse-moi monter dans ton lit ! Laisse-moi monter dans ton lit ! Moi aussi, je suis fatigué.
– Oh ! pour l’amour du ciel ! s’emporta la princesse.

  Elle prit le crapaud et le mit tout au bout de l’oreiller.
– Plus près ! Plus près ! dit le crapaud.

  C’en était trop. Blême de colère, la princesse prit le crapaud et le lança contre le mur. Mais quand il retomba sur le lit, ô surprise ! ce n’était plus un crapaud. Il était devenu un jeune homme, un prince, aux beaux yeux rieurs. La princesse en tomba amoureuse et l’accepta comme compagnon, ainsi que son père l’aurait souhaité. Le prince lui expliqua qu’une méchante sorcière lui avait jeté un sort et qu’elle seule, la princesse, pouvait le libérer du puits. De plus, un carrosse viendrait les chercher le lendemain pour les conduire au royaume du prince. Ils s’endormirent côte à côte. Au matin, à peine le soleil les eut-il réveillés, qu’un carrosse s’arrêta devant le palais, conformément à ce qu’avait dit le prince. Il était tiré par huit chevaux avec des plumes d’autruche qui se balançaient sur leurs têtes et leur harnais était orné de chaînes en or. À l’arrière du carrosse se tenait Heinrich le Fidèle, le serviteur du prince. Quand il avait appris qu’on avait changé son maître en crapaud, il avait été si peiné qu’il était aussitôt allé chez le forgeron lui commander trois cercles de fer pour enserrer son cœur, qui aurait sans cela éclaté de chagrin. Heinrich le Fidèle aida la princesse et le prince à monter dans le carrosse et reprit place à l’arrière. Revoir son maître l’emplissait de joie. Alors qu’ils avaient parcouru un peu de chemin, le prince entendit un grand craquement derrière lui. Il se retourna et cria :
– Heinrich, le carrosse est cassé !
– Non, non, mon seigneur, ce n’est que mon cœur. Quand vous viviez dans le puits, que vous étiez un crapaud, j’ai tellement souffert que j’ai emprisonné mon cœur dans des cercles de fer pour qu’il ne se brise pas, car le fer est plus fort que le chagrin. Mais l’amour est plus fort que le fer, et maintenant que vous voilà redevenu un homme, les cercles se cassent.

  Deux fois encore, ils entendirent le même craquement, et chaque fois ils crurent que c’était le carrosse, mais ils se trompaient. C’était un cercle de fer qui se brisait autour du cœur d’Heinrich le Fidèle, parce que son maître était sain et sauf.

***


Classification : ATU 440, The Frog King (« Le Roi crapaud »).
Source : histoire racontée aux frères Grimm par la famille Wild.
Histoires semblables : Katharine M. Briggs,
The Frog (« Le Crapaud »), The Frog Prince (« Le Prince crapaud »), The Frog Sweetheart (« Le Prince chéri »), The Paddo (« Le Paddo »), in Folk Tales of Britain.

C’est un des contes les plus connus. L’idée centrale du crapaud répugnant qui se change en prince est si séduisante et si chargée de sous-entendus moraux qu’elle est devenue la métaphore d’une expérience humaine fondamentale. Dans la mémoire collective, le crapaud se transforme en prince quand la princesse l’embrasse. Le conteur de Grimm sait qu’il n’en est rien, tout comme les conteurs des versions que l’on trouve chez Briggs, où le crapaud doit d’abord être décapité par la jeune fille avant de changer d’apparence. Toutefois, le baiser présente des avantages. Il est devenu lui aussi un autre élément de folklore, et le désir du crapaud de partager le lit de la princesse ne sous-entend-t-il pas autre chose ?
Nul doute que le crapaud devient un prince (
ein Königssohn), même si le titre en fait un roi (Der Froschkönig). Peut-être que, ayant été autrefois un crapaud, il en a conservé le nom quand il a hérité du royaume. Ce n’est pas le genre de chose qui s’oublie.
Le personnage d’Heinrich le Fidèle surgit vers la fin du conte, et il a si peu de rapport avec le reste de l’histoire qu’on l’omet presque toujours, bien qu’on ait dû le juger assez important pour figurer dans le titre. Ses cercles de fer offrent une image si saisissante qu’ils méritent presque une histoire à eux seuls.


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