Loin de Narnia
La fantasy laïque de Philip Pullman pour les enfants.
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Loin de Narnia :.
Vendredi 27 Février 2009 - 19:32:12 par Haku - Détails - article lu 920 fois - - -

Life and Letters

Loin de Narnia



La fantasy laïque de Philip Pullman pour les enfants.

Par Laura Miller, 26 décembre 2005



Chaque année à l’University of East Anglia, à Norwich, Angleterre, une personnalité est invitée à parlée sur le sujet de la religion et de l’éducation. Parfois, un évêque est appelé à donner une conférence, mais la règle veut que l’évènement ne soit pas exactement du genre à attirer les foules. Cette année, l’auditorium était plein, et une seconde salle avec un relais vidéo, a du être aménagée pour les personnes qui n’avaient pu entrer dans le hall principal. L’orateur, Philip Pullman, est fervemment admire pour sa trilogie sophistiquée de romans pour enfants, globalement nommée A la Croisée des Mondes. Au Royaume-Uni, des millions d’exemplaires de ses livres se sont écoulés, et ses essais souvent controversés sur des sujets allant de la censure à l’éducation—“Nous devons nous assurer que les enfants ne soient pas forcés à perdre leur temps sur des bêtises vides de sens” est une déclaration type— paraissent régulièrement dans les journaux londoniens.


D’un certain point de vue, Pullman était un choix naturel pour la conférence : il est né à Norwich, où son grand-père était un Pasteur protestant, et son université, reconnue pour son programme promouvant la création littéraire, lui a décerné un titre honorifique. Dans ses livres, la fantasy est le tremplin pour explorer des questions cosmiques sur le but de la vie humaine et la nature de l’univers. Ceci dit, le choix de Pullman était surprenant : il est l’un des athées les plus reconnus d’Angleterre. Dans la trilogie, une jeune fille, Lyra Belacqua, se trouve emportée dans une épique lutte contre une Eglise nocive connue sous le nom de Magisterium ; un autre personnage, l’ancienne nonne reconvertie en physicienne particulaire nommée Mary Malone, décrit la chrétienté comme “une erreur fort puissante et convaincante” (Le Miroir d’Ambre, p. 506, Ed. Folio Junior, NdT). Pullman a une fois dit dans une interview que “chaque religion qui a un dieu monothéiste finit par persécuter les autres peuples et les tuer parce qu’ils ne l’acceptent pas”. Peter Hitchens, un éditorialiste conservateur Britannique, a publié un article sur Pullman sous le titre “C’est le plus dangereux auteur en Angleterre” où il le décrivait comme l’auteur “que prieraient les athées, si les athées priaient”.


Pullman est un sémillant homme longiligne, la cinquantaine, avec une frange hirsute de cheveux gris ; par moments, il ressemble à une cigogne intelligente et amusée. Au pupitre, il a ainsi commencé : “Ce qui a pu vous mener à me demander de parler d’éducation religieuse est quelque chose que je vois assez mal. Sachant que j’ai émis quelques critiques envers la religion dans le passé et que différents groupes chrétiens ont exprimés des critiques à mon égard, il se pourrait que quoique je dise sur le sujet soit nécessairement hostile”. Il sourit. “Bien, j’espère qu’il n’en sera pas ainsi. On verra bien”. Et il continua “Je ne prêche aucune religion ; je ne pense pas qu’il soit possible qu’il existe un Dieu ; j’ai la plus grande difficulté à comprendre ce que signifient les mots ‘spirituel’ ou ‘spiritualité’; mais je pense que je peux parler au sujet de l’éducation moral, et je pense que cela a à voir avec la façon dont nous comprenons les histoires”.


Pullman avait intitulé sa conférence “La tombe de Miss Goddard”, d’après une Pierre tombale, que lui avait initialement montré sa mère, dans le cimetière de l’église du vieux centre de Norwich. L’épitaphe y fait l’apologie des “talents et vertus de SOPHIA ANN GODDARD, décédée le 25 Mars 1801 à 25 ans. L’Ancien brillait avec un Lustre et un effet supérieurs dans la grande Ecole des Moeurs, le THEATRE, tandis que le Nouveau informait le Cercle de Vie privé avec Sentiment, Goût, et Manières qui vivent toujours dans la Mémoire de l’Amitié et de l’Affection”. Qui était Miss Goddard, Pullman ne saurait dire ; peut-être il cherchera un jour dans les archives du comté. “Un portrait a bien du être fait à un certain point” a-t-il spéculé. “Les gens ont toujours aimé regarder les photos de jeunes actrices ; ils le font toujours. Peut-être est-ce toujours accroché dans une maison quelque part en ville, ou dans le débarras d’un ancien magasin, avec pour légende ‘Jeune femme inconnu, fin du XVIIIe siècle’. Il y a une histoire, là”.


Des gens dans le public ont souri quand Pullman a lu la citation sur le théâtre décrit comme une “Ecole des Moeurs” mais il a insisté sur le fait que l’inscription n’était pas ironique. Au XVIIIe siècle, a-t-il expliqué, les gens comme Miss Goddard avaient sagement cherché l’instruction éthique par le théâtre et dans les romans. “Nous avons appris du destin de Macbeth que tuer est horrible pour le tueur tout autant que pour la victime” a-t-il dit avant de lire un passage de Emma, de Jane Austen, dans lequel l’héroïne est mortifie quand Mr. Knightley lui reproche de se moquer de la pauvre et bavarde Miss Bates. La scène, a dit Pullman, montre que “nous pouvons apprendre ce qui est bon et mauvais, généraux et non égoïste, cruel et bas, à partir de la fiction”; il n’est pas nécessaire d’avoir recours aux Ecritures. Comme l’a dit Pullman dans un journal “ ‘Tu ne dois pas’ peut bien atteindre la tête, mais ‘Il était une fois’ touche le coeur”.


Seuls quelques personnes venues voir Pullman semblaient être âgées de moins de vingt-et-un ans. Objectivement parlant, les trois romans composant A la Croisée des MondesLes Royaumes du Nord, La Tour des Anges et Le Miroir d’Ambre— sont des livres jeunesse, mais leur lecteur idéal est le cinquantenaire précoce qui a vite trouvé les Harry Potter assez maigres intellectuellement. Il est possible qu’autant d’adultes lisent désormais la trilogie que d’enfants. Robert McCrum, éditeur littéraire de l’Observer de Londres, a fait l’éloge des “personnages bien fait et absorbants” de Pullman, “l’élégance de style et de ton” et le dextre maniement de “très grandes idées”. Le Miroir d’Ambre a gagné en 2001 le Whitbread Prize du meilleur livre de littérature jeunesse puis a fini par aussi gagner le Whitbread Book of the Year, devenant le premier livre jeunesse à ce faire.


Dans son discours, Pullman arguait que l’Ecole des Mœurs est, de façon inhérente, ambiguë, dynamique, démocratique : une « conversation ». A l’opposé de cet idéal est la « théocratie », définie comme englobant tout ce qui va de l’Iran de Khomeiny aux états explicitement laïques tels que l’Union Soviétique de Staline. Il a fait la liste de certaines caractéristiques de tels états—parmi elles “des textes fondateurs dont le mot est inhérent”, un clergé dont l’autorité “tend à se concentrer entre les mains de vieillards” et “une police secrète aux pouvoirs d’Inquisition”. Les théocraties, dit-il, démontrent de “la tendance des êtres humains à tirer à eux le pouvoir au nom de quelque chose qui ne peut être remis en cause”.


Cet élan vers la théocratie, a-t-il annoncé à la fin de son speech, “battra l’Ecole des Mœurs au final”. Il semblait bizarrement joyeux à faire cette prédiction ; dans ses livres, Pullman se plait à donner une tonalité de détermination mélancolique. Il a continué : “mais ceci ne veut pas dire que nous devrions abandonner et rendre les armes... Je pense que nous devrions agir comme si. Je pense que nous devrions lire des livres, et raconter des histoires aux enfants, les emmener au théâtre, apprendre des poèmes, jouer de la musique, comme si cela ferait une différence… Nous devrions agir comme si l’univers nous écoutait et répondait. Nous devrions agir comme si la vie allait gagner… C’est ce que je crois qu’ils font, à l’Ecole des Moeurs. Et le portrait Miss Goddard s’y trouve au mur de la sale de classe”.


Le matin suivant, j’ai retrouvé Pullman alors qu’il faisait halte dans la succursale à Norwich de Ottakar’s, une chaîne britannique de librairies. Nous nous sommes glissés dans une petite arrière-pièce dénuée de fenêtres pour qu’il puisse signée une charretée de livres. Alors qu’il paraphait son nom sur la page de titre, l’un des employés du magasin expliquait que les séances publiques de dédicaces avec Pullman sont compliquées à gérer. “Quand ‘Le Miroir d’Ambre’ est sorti, nous avons du réserver une salle,” m’a-t-il dit. “Plus de neuf cent personnes sont venues”. La célébrité de Pullman ne peut que grandir : New Line Cinema, le studio responsable des films du Seigneur des Anneaux prépare trois films basés sur la trilogie.


Vingt minutes plus tard, nous quittons Ottakar’s et nous rendons dans sa voiture et roulons sur un étonnant réseau en toile de routes de campagne vers Oxford ; il vit en périphérie de la cité avec sa femme, Jude. (Ils ont deux fils, tous deux adultes ; Jamie est violoniste au Bournemouth Symphony Orchestra, et Tom a récemment reçu un master en langues à Cambridge). La journée était humide. Discutant depuis son volant, Pullman pouvait librement user de l’un de ses tics préférés—un coup d’œil rusé et avunculaire ponctuant ses pointes humoristiques. A l’extérieur de Norwich, un immense pilier, dominé par une urne ovoïde, est soudain entré dans notre champ de vision, dans un champ à côté de la route. “Vous voyez ça ?” a demandé Pullman avec grand enthousiasme. “C’est un mémorial pour le premier ananas ramené en East Anglia !” Alors que je fronçais les sourcils, il se mit à rire ; en fait, le pilier était un mémorial de la Première Guerre Mondiale. Cette plaisanterie, me dit-il ensuite, avait été emprunté à son grand-père l’homme d’église ; le monument était un repère dans la jeunesse de Pullman. “Il remplissait le paysage d’histoires” explique Pullman de son grand-père. “Nous allions en balade et il disait ‘Vous voyez cet arbres, les enfants ? C’est l’arbre de Robin des Bois. Il se cachait là-haut quand le sheriff venait dans les parages !’ ”


Les premières histoires pour enfant de Pullman, qu’il a publiées dans les années 1980, étaient des divertissements fantaisistes. Il écrit encore de ces contes de fée : son livre le plus récent dans le genre L’Epouvantail et son Valet est l’histoire pittoresque d’un galant épouvantail trouvant la vie et d’un garçon orphelin qui devient son Sancho Panza. (La sérénade de l’épouvantail à un balai de fermier est comiquement chevaleresque). Pendant des années, Pullman complétait ses revenus d’écrivain par des cours de littérature dans une école et au Westminster College, tous deux à Oxford, et il a gardé certains des traits communs au portrait du prof préféré : une excentricité vestimentaire (des chaussettes rouges), une bonne nature aux côtés bourrus, calibrée pour que montrer qu’il ne cèdera pas aux élèves adorables mais pas assez dure pour ne pas rebuter les plus timides.


Au début des années 90, m’a expliqué Pullman, il a décidé qu’il était prêt à écrire quelque chose d’“imposant”. Il a informé son éditeur, David Fickling, qui était alors chez Scholastic et est désormais affilié à Random House, qu’il avait en tête une longue histoire qui nécessiterait trois livres pour être narrée. Son inspiration en était un livre que Pullman avait adore dans son adolescence : Le Paradis Perdu. (La série tire son titre d’un extrait du poème qui décrit la substance brute que le “créateur tout-puissant” de Milton utilise pour créer la vie). Initialement, m’a expliqué Pullman, il voulait juste placer son histoire dans une atmosphère à la Milton — “la grandeur, la noblesse, la grandeur démesurée de l’ambition et le pouvoir de l’imagination”. Bientôt, cependant, le thème de Milton, la Chute de l’Homme, a fait son entrée dans le roman. Dans une introduction à une récente édition du Paradis perdu, Pullman écrit : “Mon histoire se résume en soi à un récit de la nécessité de grandir et un refus de se lamenter sur la perte de l’innocence”.


L’héroïne de Pullman, Lyra Belacqua, est une préadolescente qui croit à tort être orpheline. Elle a été élevée de façon brouillonne à Oxford, par des érudits et l’équipe du vénérable (et fictif) Jordan College. Les romans sont situés dans une version alternative de notre univers, dans laquelle les gens voyagent en zeppelin et se réfèrent à l’électricité par les termes de “courant ambarique”. C’est un monde écrasé par l’église, dans lequel la Réforme à consolidé le pouvoir et la Papauté s’est déplacée de Rome à Genève avec Jean Calvin. Cette église est responsable du kidnapping du meilleur ami de Lyra, qu’elle jure de sauver ; de l’exil de son père, qu’elle résout à retrouver ; et, finalement, de la poursuite meurtrière de Lyra elle-même. Dans A la Croisée des Mondes, l’Eglise est mue par une cabale d’hommes célibataires obsédés par le pêché et son éradication. L’Eglise emploie la torture et une doctrine de pénitence préemptive — un programme d’auto-flagellation qui donne à ceux qui le pratiquent une sorte de bon de sortie des enfers, les pardonnant à l’avance de pêchés politiquement utiles tels que l’assassinat.


Le portrait d’une mauvaise institution, cela mérite d’être précisé, n’est pas puisé dans une expérience personnelle. Les liens initiaux de Pullman à la religion étaient assez bénins, et relatifs à son grand-père bien-aimé. Bien qu’il soit vite devenu sceptique — “pour toutes les raisons habituelles” — il a gardé ses idées en lui-même. “Je ne voulais pas le mettre en colère” dit-il de son grand-père. “Je savais que je ne l’aurais pas fait changer d’avis”. Et, pour Pullman, la plus grande qualité de son grand-père était sa “grande âme.” Avant d’ajouter : “Bien que je me considère moi-même athée, je suis un athée de l’Eglise d’Angleterre, et un athée du Livres de Prière de 1662, car c’est dans cette tradition que j’ai été éduqué et que je ne peux échapper à ces influences très précoces”. Dans A la Croisée des Mondes les critiques de Pullman de la religion organisée semble plus être contre les formes d’autorité et d’austérité que contre les doctrines. (Jésus n’est mentionné dans aucun des livres même si Pullman a suggéré qu’Il pourrait figurer dans une prochaine suite, The Book of Dust.) Son objection première se porte sur la tyrannie idéologique et le rejet de ce monde en faveur d’un au-delà idéalisé, indépendant de la foi. Comme le dit l’un des personnages païens, “Toutes les Eglises ont le même objectif : contrôler, détruire, anéantir tous les bons sentiments” (La Tour des Anges, p 69, NdT).


A la Croisée des Mondes est peut-être la première saga fantasy basée sur les idéaux des Lumières plutôt que sur une soif tribale et mythique de rois, de dieux et de surhommes. Les héros de Pullman sont des explorateurs, des cow-boys et des physiciens. La série fait l’éloge des merveilles de la science : les découvertes et théories les plus avancées de la cosmologie — la matière noire et la théorie des univers multiples — sont incluses à l’histoire. En effet, le nœud de la trilogie concerne la nature de la Poussière, une substance assimilable à la matière noire que les scientifiques du monde de Lyra n’ont appris que très récemment à détecter. La Poussière est partout, mais elle tend à se concentrer autour des êtres humains, et autour des adultes plus que des enfants. L’Eglise considère la Poussière comme la “manifestation physique du pêché originel” (Les Royaumes du Nord, p 450, NdT). Le père de Lyra, un personnage tout droit tiré de Byron et nommé Lord Asriel, défie les interdits de l’Eglise en montant une expédition vers le Cercle Polaire, où il en apprend plus sur la Poussière par l’observation d’un autre univers, qui s’avère visible au travers des aurores boréales. Sa mère, la traîtresse Mrs. Coulter, dirige secrètement une base isolée dans la même région, où s’opèrent des expériences liées à la Poussière sur des enfants kidnappés, sous l’égide du Conseil Général d’Oblation, l’une des branches les plus malveillantes de l’Eglise. C’est cet organisme qui enlève le meilleur ami de Lyra, mettant l’histoire en branle.


Ce que les lecteurs tendent à préférer dans A la Croisée des Mondes cependant, est une invention absolument non scientifique. Chaque personnage du monde de Lyra a un daemon—un alter ego de forme animale totalement inséparable de son humain. La relation n’en est pas pour autant agréable. Dans la première scène des Royaumes du Nord, Lyra se dispute avec son daemon, Pantalaimon, à propos de bafouer les règles du collège, comme le feraient des personnages d’histoires plus conventionnelles avec leur propre conscience. L’idée peut bien être un gadget, mais Pullman la manie avec une élégante économie métaphorique. Non seulement les daemons permettent à l’auteur de dramatiser les émois internes des personnages ; mais ils font aussi appel au mal de conscience et au désir d’un compagnon idéal. Les enfants, du fait de la plasticité de leur caractère, présentent des daemons pouvant changer de forme —dans la séquence d’ouverture, Pantalaimon se change de mite en hermine — mais quand la personne vieillit son daemon se fixe en une unique forme qui en reflète son essence. Dans la version de Pullman de la Chute de l’Homme, la perte de l’innocence protéiforme mène au gain de la connaissance de soi.


En 1953, alors que Pullman avait sept ans, fut “excité” par l’idée que lui et son frère de quatre ans, Francis, étaient “presque orphelins”. Son père, un pilote de la R.A.F, est décédé quand son avion s’est écrasé en Afrique. Les garçons avaient si peu vu leur père qu’il ne leur semblait pas vraiment réel ; Philip ne se souvient que vaguement de lui, comme un modèle de “glamour” au masculin. Tout comme le père négligent de Lyra, il était “puissant et élégant”, tout autant que adorablement irresponsable. Il donna une fois à Philip un paquet de cigarettes, espérant qu’elles rendraient l’enfant malade et que cela le pousserait à lui en demander à l’unité (cela n’a pas marché).


Pullman m’a raconté que sa mère, Audrey, était considéré comme “difficile” par sa famille. “Elle avait soudainement perdu toute affection” se souvient-il. Après la mort de son père, elle a logé Philip et Francis chez ses parents à elle, à Norwich pendant à peu près un an, et se rendit pour travailler à Londres. Elle louait un petit studio à Chelsea et courrait une foule qui éblouissait le jeune Philip: “des hommes avec des pipes, des cravates et des voitures de sport”. Ce milieu apparaît sous une forme exaltée dans Les Royaumes du Nord quand la belle Mrs. Coulter, dont il émane le “parfum de l’âge adulte, une sensation à la fois déroutante et envoûtante” (Les Royaumes du Nord, page 98 – NdT) emmène Lyra vivre avec elle dans son chic appartement londonien.


La mère de Pullman s’est finalement mariée à un autre pilote de la R.A.F. La famille l’a suivi dans ses mutations en Australie, puis finalement à Llanbedr, une petite ville du Nord du Pays de Galles. A ce moment, Philip et Francis avaient un demi-frère ; une demi-sœur suivit bientôt. Plus tard, le fils de leur beau-père, issu d’un mariage précédent, les rejoints pour vivre avec eux. Cette fratrie accumulée est toujours soudée, bien que dispersée sur trois continents. Quand le beau père de Pullman est décédé en 2002 (sa mère était décédée dix ans plus tôt), ils n’ont pu tous se réunir immédiatement pour un office, si bien qu’ils se sont décidé pour se retrouver tous en Ecosse au mois de mai suivant. Pullman eut l’idée d’envoyer les cendres de son père dans le ciel avec des feux d’artifice. “Toute la famille est sortie sur ce petit promontoire rocailleux, où était place l’artificier, dominant le Firth of Forth (embouchure de la rivière Forth, NdT)” raconte-t-il. “Alors que la nuit tombait, nous avions tous bu du whisky et eu du bon temps”. Sa voix se met alors à glisser vers un soupir chantant alors qu’il évoque la scène. “Il y avait des phoques qui languissaient sur la rive, les lumières d’Edinburgh apparaissaient juste, et il y avait de grands bateaux qui manoeuvraient dans l’estuaire. L’artificier, ce gars étonnant, s’affairait à préparer les fusées et les fils. Mon demi-frère a dit quelques mots, bien jugés, et ma soeur a allumé la fusée. Et c’était un spectacle des plus fascinants. La petite fille de ma soeur a dit ‘C’est comme ça que je veux partir !’ ”


L’une des convictions de Pullman est que votre vie débute à votre naissance mais que l’histoire de votre vie débute quand vous prenez conscience que vous êtes nés par erreur dans la mauvaise famille. “Nous étions une famille de militaires” m’a dit son demi-frère, Mark Dodgson. “Nous n’étiez pas une grande famille pour débattre sur des idées. Philip était complètement différent”. Pendant un temps, le beau-père de Pullman a possédé un élevage de poulets à Llanbedr. “Phil passait des heures, des heures et des heures à nettoyer ces foutus poulets” s’est souvenu Dodgson. “Dès qu’il avait fini… Les autres seraient allés marcher ou quelque chose du genre, mais lui, il se plongeait dans un livre”.


Pullman trouva une compagnie intellectuelle à l’école locale. Les remerciements du Miroir d’Ambre vont à Enid Jones, son enseignante d’école secondaire, pour lui avoir fait découvrir Le Paradis Perdu et pour “ce que l’éducation peut offrir de mieux, l’idée que la responsabilité et la délectation peuvent coexister”. (Miss Jones vit toujours, et Pullman reste en contact avec elle ; il garde aussi cachée dans sa voiture une bouteille de liqueur d’abricot qu’elle lui a donné, en cas d’urgence). Son meilleur ami pendant l’adolescence était Merfyn Jones—pas de lien avec Enid, mais un autre adepte de son approche à Milton et aux poètes romantiques. Il est aujourd’hui gouverneur national de la BBC au Pays de Galles. Jones m’a dit qu’ils partageaient “une sorte de prédisposition hérétique”.


Durant l’adolescence, Pullman a découvert la poésie de William Blake, une autre grande influence pour A la Croisée des Mondes. Il notait des extraits qu’il avait mémorisé du Mariage du Ciel et de l’Enfer et les transmettait à Merfyn pendant les cours. Pullman soutenait l’opinion de Blake, considérant Milton comme étant “du côté du Diable sans le savoir”. Il expliquait que “toute la sympathie imaginative du poème est pour Satan plutôt que pour Dieu”.


Jones a un souvenir de Pullman datant de sa dernière année dans l’école. Les garçons représentaient leur école dans un débat face à une équipe d’une école privé de jeunes filles de la région. “Basiquement, nous défendions l’anarchie” se rappelled Jones. “Les gens n’arrivaient pas à croire à ce que nous disions et que nous le disions de cette façon, que nous utilisions des citations de différents poètes et politiciens”. Suite à cela, précise Jones, des filles de l’autre école en vinrent à la révolte adolescente et demandèrent : “Comment osez vous dire de telles choses ? Nous n’avons pas même le droit de penser à penser de telles choses !”


Vers la fin des Royaumes du Nord, Lord Asriel demande à Lyra de lui apporter un exemplaire de la Bible et lui lit un passage de la Genèse. Dans le monde de Lyra, la Bible n’est pas tout à fait la même que dans le nôtre : quand Adam et Eve mangent le fruit interdit, la première chose qu’ils voient est la forme adulte de leur daemons. “Mais… Ce n’est pas la vérité ?” demande Lyra dans le roman. “Pas comme la chimie ou la mécanique ? Adam et Eve n’ont pas vraiment existé” ? Lord Asriel lui répond de voir cette histoire comme “un nombre imaginaire, comme la racine carrée de moins un : tu ne peux pas avoir la preuve de son existence, évidemment, mais si tu l’inclus dans tes équations, tu peux alors faire toutes sortes de calculs qu’on ne pourrait pas imaginer sans cela”. La métaphore ne se contente pas d’être ruse ; elle aide à expliquer pourquoi Pullman, un champion en science, écrit dans le mode fantastique.


La ville d’Oxford, a une fois écrit Pullman, stimule l’imagination: “Je l’impute aux brumes de la rivière, qui ont un effet de solvant sur la réalité”. La réalité, il faut le dire, semble bien en place quand on se promène en ville, traversant un voisinage très prosaïque de maisons contemporaines, où Pullman a autrefois vécu. Il désigne une rangée de marronniers. “Ce sont les arbres de La tour des Anges ” annonce-t-il. Le second tome de la saga débute dans l’Oxford de notre monde ; un garçon, Will Parry, essaie de se protéger, lui et sa mère, d’étrangers hommes qui les ont harcelé à la recherche d’informations sur le père disparu de Will. Dans un instant de désespoir, tout près de cette rangée de marronniers longeant une sinon fort commune rocade, Will découvre une fenêtre dans le tissu de l’univers. Il glisse au travers dans le sanctuaire d’un autre univers, où il rencontre et devient ami avec Lyra Belacqua.


En 1965, Pullman devint le premier élève de son école galloise à rejoindre Oxford. La première fois qu’il a visité la ville, il fut ensorcelé par la sensation qu’elle lui procurait de sortir du cours du temps. Une scène de La Tour des Anges se situe tout à côté de la Radcliffe Camera, que Pullman décrit comme “un édifice rond coiffé d’un gros dôme de plomb, au milieu d’une vaste place bordée par des bâtiments en pierre couleur de miel, une église et de grands arbres touffus qui dominaient les hauts murs d’un parc. Le soleil de l’après-midi faisait ressortir les tons chauds de ce décor, et ceux-ci emplissaient l’atmosphère qui avait presque la couleur dorée d’un vin doux” (La Tour des Anges p 133, NdT). Quand Lyra cherche à échapper à ses tuteurs, elle se réfugie sur le toit de Jordan College. Etudiant, Pullman sortait sur le toit de son college, Exeter.


Pullman et sa femme ont déménagé en dehors de la ville il y a quelques années, quand les admirateurs qui venaient frapper à leur porte pour des autographes et une photo sont devenus une nuisance. D’autres sites d’Oxford ont aussi attiré les pèlerins de la trilogie, particulièrement le Jardin Botanique où la scène de séparation finale se déroule. Nous nous y sommes arrêtés pendant une marche à travers la ville. “Une fois, j’ai vu quelque chose sur l’un de ces bancs” me dit Pullman. “Il s’est avéré qu’il s’agissait d’un petit coeur en bois avec ‘Pour Will et Lyra’ écrit dessus. N’est-ce pas adorable ?”


Nous nous sommes promenés dans la cours de la Bodleian Library et avons fixé du regard ses imposantes parois. Pullman, dont les résultats à Oxford étaient médiocres de son propre aveu, dit qu’il se rendait rarement à la bibliothèque lorsqu’il était étudiant. « C’était très impressionnant, raconte-il. C’est un lieu de règles strictes, aux manières insaisissables. Maintenant que je fais partie du catalogue, je ne crains plus rien. » Il a désigné les dalles grises sur le sol et a dit, « Sous chacune de ces pierres, nous marchons sur des centaines de livres. » Dans un essai sur Oxford, publié dans le Guardian, il raconte que lui et ses amis avaient l’habitude de raconter des histoires horrifiantes sur les plus profonds sous-sols de la bibliothèque. On les disait être « squattés par une race de sous-hommes… Vous pouviez les entendre hurler et tâtonner en posant votre oreille sur le mur de la cave sous l’escalier 9. Je l’ai fait, essayez aussi. » Dans la trilogie, les caves de la Bodleian deviennent les catacombes hantées de Jordan College, où Lyra s’amuse avec tout un groupe d’enfants des domestiques.


Oxford est une source d’inspiration incroyable en matière de littérature jeunesse. En tentant d’apercevoir un des nombreux quads veloutés verts à travers les passages habituellement bloqués par de grandes enseignes annonçant « Le College est FERMÉ », on a l’impression d’être Alice, scrutant ce beau jardin par le porche trop étroit pour la laisser entrer. Le parc entouré par Addison’s Walk, non loin de Magdalen College, où C.S. Lewis a enseigné, ressemble à une étendue sauvage, comme celle de l’univers imaginaire de Lewis pour Narnia. Mais peut-être que la raison principale pour laquelle les génies d’Oxford ont excellé dans la littérature jeunesse est que, depuis si longtemps, l’université leur a imposé une vie d’enfant : protection, chasteté, dans des institutions unisexe, servis par des domestiques indulgents.


Pullman adore Oxford, mais il ne rejoint pas ce don universitaire. Ses livres ont été comparés à ceux de J.R.R. Tolkien, un autre ancien élève, mais il rejette toute ressemblance éventuelle. « Le Seigneur des Anneaux est fondamentalement infantile, a-t-il déclaré. Tolkien ne s’intéresse pas à l’aventure humaine. Il ne s’intéresse qu’aux cartes et aux plans, aux langues et aux codes. » Et quand il aborde Le Monde de Narnia, de C.S. Lewis, l’antipathie de Pullman s’accentue. Bien qu’il aime la critique de Lewis et qu’il le cite plutôt souvent, il juge la série de fantasy « moralement haïssable ». Dans un essai de 1998 pour le Guardian, intitulé The Darkside of Narnia, il condamne « la misogynie, le racisme, la saveur sadomasochiste de la violence qui imprègne tout le cycle ». Il a insulté Lewis dans sa façon de décrire l’affirmation sexuelle de Susan Pevensie – exaltée par son intérêt pour les « nylons, les rouges à lèvres et les invitations – comme raison pour l’exclure du paradis. Selon la vision de Pullman, ces chroniques, qui aboutissent avec le reste de l’ascension familiale à une version néo-Platonique de Narnia, après qu’ils meurent dans un accident de train, enseigne au bout du compte que « la mort est préférable à la vie ; les garçons sont meilleurs que les filles… etc. Narnia est gorgé de ce type de stupidités écœurantes, si vous pouvez supporter ça. »


Pullman argumente le fait que Lewis n’est pas un chrétien accompli. Le destin de Susan Pevensie, m’a-t-il dit, indique « une sorte de manichéisme fou, dérangé. Voici un simple test : Quelle est la plus grande vertu chrétienne ? N’est-ce pas la charité ? C’est l’amour. Si quelqu’un ne connaissant rien de la doctrine chrétienne, et à qui on dirait que Lewis était un grand enseignant chrétien, découvrait le cheminement (chrétien) uniquement à travers ces livres, recevrait-il ce message ? Non. »


L’attirance sexuelle, considérée avec appréhension dans la fiction de Lewis et largement ignorée dans Tolkien, sauve l’univers dans A la Croisée des Mondes. Lyra grandit et tombe amoureuse, ce qui provoque mystiquement la réparation d’une fente cosmologique périlleuse. « L’idée de sauvegarder l’enfance pour toujours et de ne jamais regretter le passage à l’âge adulte – est-ce un doux regret teinté de rose ou une haine passionnée, robuste comme chez Lewis ? – est simplement mal, » d’après Pullman. Enfant, Lyra peut lire un artifice de divination compliqué, appelé aléthiomètre, avec une aisance instinctive. Alors qu’elle grandit, elle devient consciente et perd ce don, mais on lui dit qu’elle peut retrouver sa grâce avec des années de pratique et y devenir finalement meilleure. « C’est l’image véritable qui correspond vraiment ce que signifie être un être humain, raconte Pullman. Et elle est pleine d’espoir… Nous devons grandir à coup sûr. »


A un moment donné, Pullman et moi nous sommes arrêtés au Eagle and Child, un pub d’Oxford où Lewis et Tolkien avaient l’habitude de se rencontrer avec un groupe d’amis littéraires (ils s’étaient appelés les Inklings) Une photographie encadrée du visage de Lewis nous y souriait pendant que nous parlions. En personne, Pullman n’est pas aussi colérique qu’il apparaît parfois dans des essais de presse. Mis au défi, il écoute attentivement et précautionneusement, en modérant de temps à autre son courroux. « Les Narnia sont une réelle lutte avec des choses réelles, » concède-t-il. Autant il déteste les réponses apportées par Lewis, autant il dit respecter « la lutte entreprise par Lewis dans sa quête de réponses à ces questions. Il y a de l’espoir pour Lewis. Lewis pourrait être racheté. » Pas Tolkien, toutefois : la série des Anneaux, a-t-il déclaré, est juste de la fantaisie pour le plaisir. Il n’y a aucune substance à ça. »


L’admiration de Pullman pour la profondeur morale dans la fiction l’a rendu profondément déçu de la littérature contemporaine adulte. Quand Les Royaumes du Nord a remporté la Médaille Carnegie en 1995, un prix décerné par les bibliothécaires britanniques au meilleur livre de littérature jeunesse de l’année, il a prononcé un discours dans lequel il a proclamé, « Il y a certains thèmes, certains sujets, trop importants pour la fiction adulte ; ils ne peuvent être traités adéquatement que dans un livre pour enfants. Dans la fiction littéraire adulte, les histoires concernent la souffrance. On a estimé que d’autres choses étaient plus importantes : la technique, le style, la culture littéraire… L’assimilée contemporaine George Eliots reprend leurs histoires avec une paire de pincettes. Ils sont embarrassés par elle. S’ils pouvaient écrire des romans sans histoires, ils le feraient. Et parfois, ils le font. »


Les journaux, et pratiquement tous ceux qui n’ont jamais renoncé à la littérature contemporaine, ont savouré la provocation de Pullman. David Fickling, l’éditeur de Pullman, se rappelle : « C’était la première grande démonstration publique de la critique d’autorité de Philip. Une démonstration claire sur les histoires, de leur importance pour les enfants et de leur importance pour les êtres humains avait été établie. » En fait, les deux premiers romans publiés de Pullman, qu’il a écrit quand il avait une vingtaine d’années, étaient pour adultes, mais il les considère comme étant de qualité inférieure et a rejeté les offres qui proposaient de rééditer le deuxième, Galatea. (Le premier est si mauvais, insiste-t-il, qu’il refuse même d’en parler.) En écrivant pour les enfants, il s’est révélé, il s’est senti libre de poursuivre les plaisirs élémentaires d’histoire.


Dans A la Croisée des Mondes, Mary Malone, la physicienne, découvre que la matière sombre est constituée de particules élémentaires de conscience. C’est la Poussière, ainsi qu’un autre personnage l’exprime, « un nom pour ce qui arrive lorsque la matière prend conscience d’elle-même ». Vous pourriez dire que, d’après Pullman, les histoires sont des particules élémentaires de sens, sans lesquelles nous ne pourrions pas être complètement humains. Dans son discours à la remise de la Médaille Carnegie, il a déclaré : « Nous avons tellement besoin d’histoires que nous sommes même disposés à lire des mauvais livres pour en obtenir, si les bons livres ne nous les fournissent pas. Nous avons tous besoin d’histoire, mais seuls les enfants l’avouent vraiment. » Ce qui met le plus en colère Pullman à propos de la théocratie, au bout du compte, c’est qu’elle aveugle les gens sur le véritable but des histoires. Les fondamentalistes ne savent pas comment raconter des histoires – y compris celles de la Bible – métaphoriquement, comme si elles étaient les nombres imaginaires de Lord Asriel.


Pullman a forgé son don de conteur oralement, en racontant des versions de l’Iliade et de l’Odyssée à ses élèves en primaire. Il estime avoir raconté chaque épopée au moins trente fois. En effet, il a une fois causé une catastrophe dans un restaurant alors qu’il racontait l’Odyssée à son fils Tom, alors à peu près âgé de cinq ans. « Chaque fois que nous allions dîner, je lui racontais sous forme de feuilleton, pendant que nous attendions nos plats. Je venais d’arriver à la partie où Ulysse est rentré à la maison, déguisé en vieux mendiant. Penelope avait pris le vieil arc d’Ulysse et dit à ses prétendants qu’elle épouserait celui qui serait capable de le bander. Tous essayent, mais aucun d’entre eux n’y arrive. Ulysse essaye à son tour, il le tâte entièrement pour s’assurer que c’est encore bon, puis il le bande en un seul mouvement. Bien sûr, nous connaissons tous la suite – il tue les prétendants l’un après l’autre – mais juste avant cela il voulait d’abord mesurer l’attention. Tom a été tellement pris par la tension du moment qu’il a mordu un morceau de son verre d’eau. La serveuse, qui venait vers nous avec nos plats, l’a vu faire et fut si surprise qu’elle a laissé tomber son plateau. Il y avait de la nourriture partout ! C’était le chaos. »


Pullman a affiné son sens de l’intrigue en écrivant des pièces pour des productions scolaires. Le besoin de quitter l’audience impatiente de connaître la suite a installé en lui, a-t-il dit, une discipline impitoyable. Nicholas Wright, un dramaturge qui, en 2003, a adapté A la Croisée des Mondes dans une pièce à succès pour le National Theater, à Londres, m’a dit que Pullman l’a encouragé à réviser l’histoire à souhait afin de la rendre la plus influente possible sur scène. « C’est un véritable homme du spectacle, a déclaré Wright. Son instinct était toujours que la pièce pouvait être meilleure en oubliant ceci ou en rajoutant cela. » Il y a, épinglé sur le bureau de Pullman, une liste des règles du réalisateur Billy Wilder pour les auteurs. La règle n°1 est « Saisissez-les à la gorge et ne les laisser jamais s’en aller. »


C’est exactement ce que fait A la Croisée des Mondes. Bien que la trilogie comporte plus de mille pages, elle est actionnée par un énorme moteur d’histoire, il ne s’agit pas seulement de l’intrigue, c’est aussi la sensation que certaines histoires nous donnent d’être réintégrées dans quelque chose de fondamental et de personnel. A la Croisée des Mondes est l’histoire d’un univers en péril, mais c’est aussi l’histoire d’une fillette qui grandit ; les deux sont inextricables. Wright a dit de la série, « Ce qu’elle m’a rappelé plus que n’importe quoi d’autre, assez bizarrement, c’est Wagner. Wotan et Fricka mène une lutte terrible, ils sont sur un sommet, et elle arrive sur un char tiré par des béliers… Et en même temps, vous pensez, n’est-ce pas aussi Wagner et sa femme dans un salon Victorien, qui se querellent sur le fait qu’il ait eu une histoire avec la bonne ? Il existe dessus de très grands niveaux mythiques, mais qui ne divorcent jamais de la réalité. »


La grande narration est une alchimie de voix, de ton, et de point de vue. Pullman est un adepte de la troisième personne, le narrateur omniscient, qu’il considère comme un personnage en lui-même – une sorte de lutin désincarné. Ce régisseur présent dans beaucoup de romans du dix-neuvième siècle est capable, ainsi qu’il me l’a dit « d’aller n’importe où, de faire n’importe quoi et de tout voir, il est à la fois féminin et masculin, jeune et vieux, sage et fou, cynique et naïf, tous les contraires réunis. Le narrateur de Middlemarch est un personnage à part entière, autant que Dorothea ou Mr Casaubon. »



Pullman a déclaré que ce n’est qu’après avoir appris à incarner cette voix qu’il est devenu un bon romancier. David Fickling lui a enseigné les règles obscures et impitoyables par lesquelles les histoires opèrent en poussant Pullman à tuer un de ses personnages principaux à la fin d’un de ses premiers romans, Le Mystère de l’Etoile Polaire, au lieu de le quitter simplement blessé. Pullman appelle à présent cet impératif la règle « Fred doit mourir ». La fin douloureuse d’A la Croisée des Mondes a soulevé des protestations de la part de certains lecteurs, mais ainsi que Pullman l’a une fois déclaré à un journaliste, « Je suis le serviteur de l’histoire. » En ajoutant, « L’histoire me l’a fait faire. C’est ce qui devait arriver. L’histoire n’aurait pas eu le dixième de sa puissance si je l’avais ignoré.”


Le jour où nous nous sommes installés à l’Eagle and the Child, Pullman m’a parlé d’un discours qu’il avait tenu en mai 2004, lors d’un colloque sur la science, la littérature et la nature humaine. Dans son propos, il a spéculé sur les origines probables de ce sens « clair et puissant » selon lequel il y a, naturellement, « une forme correcte et une mauvaise forme » pour chaque histoire donnée. D’où ces formes proviennent-elles, et comment peut-il les reconnaître avec assurance ? Sans surprise, Pullman rejette l’idée qu’il recevrait des instructions de la part d’une « puissance supérieure » quand il conçoit que l’histoire sur laquelle il planche est complète ou insuffisante. D’après lui, sa conviction serait plutôt une forme élaborée de conditionnement culturel, ou simplement le don de l’expérience. En tant qu’admirateur du Langage de l’Instinct, le livre du psychologue évolutionniste Steven Pinker, j’ai proposé que, puisque la grammaire linguistique est codée, peut-être qu’une grammaire du récit l’est aussi. «Je ne pense pas que ça soit improbable, mais nous n’en savons rien, » a-t-il répondu. Il ne m’a pas semblé qu’il voudrait particulièrement le savoir non plus.


Au cours d’une après-midi, dans la ferme aménagée du dix-septième siècle où Pullman et sa femme vivent, il a mis une poêle sur la grande cuisinière en fonte Aga et a fait frire un peu de bacon que nous avions acheté au vieux marché couvert d’Oxford. (Pullman m’a rappelé que dans la trilogie, Lyra passe beaucoup de temps au marché, avec sa bande, à courir partout autour, à voler des pommes.) Dans leur précédente maison, Pullman écrivait dans une remise au fond du jardin. Ici, il a un bureau bordé de livres avec toute la place nécessaire à la confection d’un cheval à bascule que Pullman – qui adore la menuiserie – fabrique main pour ses deux petits-enfants. Il est aussi météorologiste amateur ; dans le petit dépôt au fond se trouve une petite station météo qui envoie des relevés sur la température, l’humidité, la pression atmosphérique, la vitesse du vent, et les rayons ultraviolets à son ordinateur portable, via une connexion sans fil.


Pullman a versé le bacon dans une soupe aux petits pois qu’il avait faite plus tôt, et nous nous sommes installés à une grande table en bois de ferme, avec Jude, une femme aux cheveux foncés avec un impassible sens de l’humour. Ancienne enseignante, elle a également travaillé quelques années en tant que hypnothérapeute. Elle a renoncé à cette dernière profession, raconte-t-elle, quand elle « éprouvait de la gêne à l’idée d’ouvrir la porte à des types étranges et à leur demander de monter ». Quand Pullman nous a quittés un moment pour aller relever le courrier, Jude a expliqué qu’un de leurs deux chiens carlins, Nell, portait ce nom car « elle se comporte comme Nell Gwyn » - la prostituée londonienne du dix-septième siècle.


Quelques instants plus tard, Pullman est revenu précipitamment dans la cuisine, en agitant une lettre. Elle était parvenue malgré le fait que l’expéditeur ne connaissait pas l’adresse. Il rayonnait. L’enveloppe disait « Philip Pullman, le Conteur, Oxford. » « Je ne pouvais pas rien espérer de plus beau, » a-t-il dit.



Traduction conjointe pour Cittàgazze : Soldat Bleu et Haku.

Détails
Vendredi 27 Février 2009 - 19:32:12
Haku
Source : The NewYorker
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