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Philip Pullman au sujet de The Good Man Jesus and The Scoundrel Christ :.
Samedi 10 Avril 2010 - 13:54:21 par Haku - Détails - article lu 890 fois - - -

Philip Pullman au sujet de The Good Man Jesus and The Scoundrel Christ

L’auteur s’exprime sur la réflexion derrière son dernier ouvrage.

Par Philip Pullman
The Telegraph, 7 avril 2010.






J’ai écrit l’an passé un court ouvrage sur Jésus Christ. Je sais qu’il est difficile pour les gens de croire qu’un athée pur et dur puisse écrire à ce sujet. Certains de mes correspondants sont convaincus que mes intentions sont mauvaises, et que je serai jugé devant le Grand Trône Blanc (Apocalypse de Jean 20.11, ont-ils pris soin d’ajouter). Quoiqu’il en soit, et je ne crois pas que cela soit, mon expérience passée avec mes livres me fait dire que nombre de lecteurs ont une véritable curiosité quant au point de vue de l’auteur. Parfois ils me demandent : ‘Que croyez-vous réellement ? Que signifient vos livres ? Comment devrais-je les comprendre ?’

Certains auteurs – dont William Golding faisait apparemment partie – ont clairement décidé qu’il y avait une façon bien précise de lire leurs livres et ils s’emportaient sérieusement avec ceux qui le faisaient prétendument différemment. Je pense l’inverse. Les lecteurs peuvent faire de mon œuvre ce qu’ils souhaitent. Certains, ainsi, y ont vu certaines choses – des connections, des schémas directeurs et des implications – dont je n’avais aucune idée de l’existence. Si ces lecteurs souhaitent convaincre les autres de leur interprétation, cependant, ils doivent le faire de façon honnête et équitable, en se référant au texte et non pas à des prétendus axes de lecture secrets ou autres connaissances privées.

Le problème est que si je dis aux gens ce que je pense que cela signifie est que mon interprétation semblera avoir une autorité supérieure et qu’elle pourrait clore parfois le débat : si un auteur a lui-même dit que ceci signifie cela, alors ça ne peut plus signifier autre chose. Tel que je crois en la démocratie de la lecture, je n’aime pas ce genre de silence totalitaire qui s’abat lorsqu’il y a une interprétation autoritaire d’un texte quel qu’il soit. Ainsi, généralement je préfère ne pas discuter de la signification de mes ouvrages. Mais le livre que je viens de publier, The Good Man Jesus and the Scoundrel Christ, est différent des livres que j’ai pu publier par le passé. Son protagoniste n’appartient pas seulement à moi mais à l’histoire et la culture des 2000 dernières années, et l’histoire n’est pas une histoire comme une autre mais celle qui a fondé la religion chrétienne. C’est trop important pour trop de personnes pour que je m’en tienne à ma ligne directrice habituelle. Cette fois-ci, je me dois de parler de mon histoire et d’expliquer, pour ainsi dire, d’où je viens.

La chrétienté a modelé mon esprit. Je n’étais pas un enfant particulièrement pieux, mais je croyais fermement en le Dieu dont on m’avait parlé et je croyais tout ce que je disais le dimanche au Credo des Apôtres. Mon grand-père, un homme que j’aimais et révérais, était un Pasteur Anglican, et son propre exemple m’a montré ce à quoi une croyance ressemblait vue de l’extérieur ; il était convaincu de sa propre rédemption, et de la mienne également, mais cela sans aucune autosatisfaction ou manque de cœur. Je n’ai pas remis en cause ce qu’il me disait pendant un certain temps. Je considérais tout cela comme vrai, tout comme je pensais qu’il y avait un équateur et des lignes de longitudes et latitudes sur une carte mais pas physiquement au sol ou sur l’eau. J’avais déjà franchi l’équateur à quatre reprises avant l’âge de neuf ans, chaque fois en mer et, à chaque fois, l’évènement était célébré par une joyeuse cérémonie où les marins se déguisaient en Neptune et où les gens étaient poussé dans la piscine. Ainsi donc, je savais que les adultes se comportaient comme si l’équateur existait bien qu’on ne puisse pas le voir ; et ils le faisaient d’une façon à la fois sérieuse et comique, car les bateaux naviguaient en suivant ces lignes invisibles. Les adultes croyaient que l’équateur existait, et de même pour les latitudes et longitudes, et en agissant de la sorte, sur la base de cette croyance, ils me ramenaient sain et sauf sur la terre ferme. Pourquoi aurais-je dû douter quand ils me disaient que Dieu existait (bien qu’ils ne pouvaient pas Le voir), que de nombreux évènements improbables s’étaient produits au cours de la vie de Jésus et que j’irais au Paradis si je croyais à tout cela et que j’étais un bon garçon ? J’y ai cru jusqu’au dernier mot.

Une autre raison à l’emprise que la Chrétienté avait sur moi était qu’elle nous était transmise à cette époque dans la langue de la Bible du roi Jacques, par le Livre de la Prière Commune, et les Hymns Ancient and Modern. J’ai toujours été sensible à la musique du langage ; les rythmes des Histoires comme ça de Kipling m’ont appris à lire, et je n’ai jamais eu peur des mots que je ne comprenais pas dès lors que je pouvais les prononcer. En effet, chanter, prononcer ou tout simplement murmurer les mots que je ne connaissais pas était un plaisir sensuel. J’étais très à l’aise avec le fait de ne pas comprendre la plupart des choses que j’entendais à l’église.

‘In the beginning was the Word, and the Word was with God, and the Word was God’


ne veut pas dire grand chose, mais ça sonne bien; tout comme

‘Lo, he abhors not the Virgin’s womb’,


dans le cantique O Come, all ye Faithful me paraissait complètement mystérieux, mais en même temps délicieux à chanter.

En fait, les traditions et la langue de la Chrétienté sont incrustées si profondément dans ma mémoire, dans mes nerfs et mes muscles, que même un acte de chirurgie ne parviendrait à les en retirer.

Cependant, les souvenirs ne suffisent pas à préserver la foi. C’est au cours de mon adolescence que la croyance s’est finalement révélée impossible ; après m’être frotté à la science, la signification de la création en six jours et la conception par le biais du Saint Esprit devaient être compris métaphoriquement plutôt que littéralement, et une fois que cela était fait, il ne restait que Dieu. Si j’ai mené une discussion unilatérale assez angoissée avec Lui à une certaine époque, le silence de Son côté est resté absolu.

Désormais, je suis convaincu de tout mon être qu’il n’y a rien. Je pense que la matière est déjà assez extraordinaire, merveilleuse et mystérieuse dans son état pour qu’il faille lui ajouter quelque chose nommé esprit ; en fait, tout ce qui touche au spirituel me rend un peu mal à l’aise. Quand j’entends des choses telles que ‘Je suis spirituel mais pas religieux’, ou ‘Untel ou untel est quelqu’un de très spirituel’, ou bien des phrases d’un ton très respectablement platoniques telles que ‘l’éternelle réalité de la bonté suprême’, j’ai une révulsion presque physique. Je sens moins de la surprise que du vertige, comme si je me penchais au-dessus du vide. Il n’y a juste rien.

En conséquence, les structures immenses et compliquées de la théologie chrétienne me sont semblables aux épicycles de l’astronomie de Ptolémée – des méthodes grotesquement élaborées pour excuser une erreur. Quand il a été réalisé que les planètes tournaient autour du soleil et non de la Terre, la simplicité épatante de l’idée a écarté les épicycles comme de vulgaires toiles d’araignées : tout fonctionnait très bien sans eux.

Et dès lors que vous réalisez que Dieu n’existe pas, le même genre de choses se produit pour toutes les doctrines telles que l’expiation, l’Immaculée Conception de la Sainte Vierge, le pêché originel, la Trinité, la justification par la foi, la rédemption, etc., etc. Des toiles d’araignée, des vieux bouts de chiffon, des haillons : ils ne cachent rien, ils ne décorent rien et désormais, il ne signifient rien.

‘Mais regardez le bien que les églises ont fait!’ entends-je. ‘Regardez les hôpitaux, les orphelinats, les écoles ! Et plus loin, encore, l’architecture, l’art et la musique qu’elles ont soutenus et inspirés !’

Oui, et toutes ces choses sont bonnes et on n’en vit que mieux avec. Cela permet de contrebalancer les maux causés par les églises, aussi : les Croisades, les chasses aux sorcières, les bûchers pour les hérétiques, le zèle quasi-fanatique qui vient si rapidement et naturellement aux individus en position de pouvoir quand la foi peut leur servir d’excuse, l’abus sexuel des enfants qui semble s’être produit dans ces mêmes orphelinats et écoles. Cela dit, les gens qui se servent de cet argument semblent sous-entendre que jusqu’à ce que l’école existe, personne ne savait comment être bon, personne ne savait comment faire le bien sans avoir des raisons de foi. Je n’y crois tout simplement pas.

Mais comme je l’ai dis, je ne peux échapper à mon passé chrétien. Et je suis un conteur. Nous écrivons à partir de ce que nous sommes ; et j’ai longtemps considéré qu’il serait bon de relire les évangiles, et voir si je pouvais raconter cette histoire familière d’un autre point de vue.


Deux choses m’ont poussé à ce faire. La première était un commentaire perspicace de Rowan Williams au cours d’une conversation au National Theatre pendant la période de représentation d’His Dark Materials (la pièce de théâtre, NdT). L’Archevêque avait pointé que bien que je parlais religion dans l’histoire, je ne mentionnais pas Jésus Christ. J’avais confirmé et dis que je m’en occuperais dans un autre livre. La seconde chose a été la série des Mythes, de l’éditeur Canongate, un choix éditorial particulièrement imaginatif de Jamie Byng, qui a pensé à demander à des auteurs contemporains de raconter à leur façon un ancien mythe de leur choix. Il m’a demandé si j’étais intéressé et j’ai pensé immédiatement : pourrait-ce être le livre sur Jésus ? Et je me suis dit, oui, ça se pourrait bien.

Je me suis donc replongé dans la Bible. En fait, j’en ai pris trois : celle du roi Jacques, la traduction moderne de la Bible, dont la publication m’avait causé, je me souviens, une grande excitation quand j’étais enfant, et enfin la Bible Réformée. N’ayant pas de connaissances en grec, je me suis dis que je devais au moins recouper les différentes versions anglaises pour me faire une idée assez claire de la signification. J’ai commencé ainsi car les quatre sources les plus importantes au sujet de la vie de Jésus sont les Évangiles canoniques. Les canons d’écritures ont été arrêtés au IVe siècle, quand les Évangiles de Mathieu, Marc, Luc et Jean ont été choisis par un conseil de l’Église pour former une partie du Nouveau Testament. Ils sont la base de la foi chrétienne orthodoxe.

Mais il y a nombre d’autres évangiles, certains connus depuis des siècles et d’autres découverts plus récemment. J’ai pensé qu’il me faudrait les parcourir, également. Un aperçu en est donné par M.R James, un grand auteur d’histoires de fantômes, qui a publié en 1924 une traduction des différents évangiles apocryphes. Il écrivait ainsi:

‘On peut toujours entendre les gens dire “Après tout, ces Évangiles et Actes Apocryphes sont aussi intéressants que les anciens. C’est juste suite à un caprice ou par accident qu’ils ne se sont pas retrouvés dans le Nouveau Testament.” La meilleure réponse à ces discours en l’air a toujours été, et est toujours, de produire ces écrits et les laisser raconter leur propre histoire. Il sera très vite compris qu’il n’a jamais été question de les exclure du Nouveau Testament ; ils s’en sont exclus d’eux-mêmes.’


En d’autres mots, ils ne sont tout simplement pas bons. Et c’est vrai : pour la plupart, les évangiles apocryphes de Jacques n’ont pas la clarté de ceux de Mathieu, Marc, et Luc, ni la poésie de Jean. Ils font l’impasse sur de remarquables passages, mais font également profusion de narrations indistinctes, de dictons, d’exhortations et de contes de fées qui les rendent assez difficiles à lire.

Un autre aperçu des évangiles ‘recalés’ est offert par Elaine Pagels, dont Les Évangiles Secrets (publié en 1982 en France, NdT) ont fait connaître à nombre de lecteurs des textes retrouvés à Nag Hammadi en Égypte en 1945. Avec la connaissance de ces nouvelles sources (qui n’étaient bien sûr pas à la disposition de M.R James), elles déduit que les textes recalés l’ont été pour une autre raison : ‘Pourquoi ces autres écrits ont été exclus ou banni comme ‘hérétiques’ ? Qu’est-ce qui les rendait si dangereux?’

Certains de ces autres écrits sont en effet fascinants. Mais l’hérésie et le danger ne m’intéressaient pas tellement en comparaison avec la narration pure et simple, et je voulais particulièrement revisiter les histoires que j’avais apprises enfant, et j’en suis revenu à Mathieu, Marc, Luc et Jean.

Je considérais les évangiles purement comme des histoires et j’étais fasciné par la façon dont elles se différenciaient des autres récits. Ce ne sont pas des biographies, car nombre des aspects de la vie de leur protagoniste est laissée de côté : au lieu de cela, elles se focalisent sur quasiment la ou les deux dernières années de sa vie et ses faits. Ce ne sont pas des romans, avec l’intérêt des romans pour la psychologie, les sentiments et les relations émotionnelles ; et enfin il n’y a pas de description. A quoi ressemblait Jésus ? Nous n’en savons rien. Il n’y a aucun paysage ; il survient une tempête, mais ceci mis à part, on ne parle jamais du temps, et les romanciers aiment parler du temps et s’en servir à longueur de temps. Dans son souci d’urgence et d’économie, la narration des évangiles ressemble aux contes populaires et aux balades, à ceci près que son objectif est différent : elle nous dit ce qu’il nous faut croire.

Le problème est que les évangiles nous dissent de croire à différentes choses. L’Évangile selon Jean nous raconte que l’expulsion des marchands du Temple par Jésus s’est produite au début de son mandat ; les autres racontent que ceci s’est produit peu avant sa crucifixion. À un certain point, Jésus semble dire à ses auditeurs de ne pas penser au lendemain, et à un autre moment il condamne ces filles écervelées qui ne regardent pas à long terme et apporte de l’huile pour leur lampe ; un jour il bénit les pacifistes et un autre il dit qu’il vient non pas pour porter la paix, mais un glaive.

Bien sûr, l’Église a eu 2000 ans pour concilier ces contradictions et paradoxes et on n’est pas à court d’interprétations lisses et parfaitement sensées, si vous aimez ce genre de choses. Je préfère la rugosité et les mystères de l’original. Cela pourrait-il être dû à un homme qui travaillait ses propres pensées alors même qu’il parlait ? Aurait-il pu y avoir une autre voix à proximité pour ‘corriger’ la première et faire ainsi ressortir une sorte de ‘ligne directrice’ ?

Puis il y a le problème implicite dans le nom même de Jésus Christ. Jésus et le Christ, à mon goût, étaient deux êtres distincts. Il y avait Jésus l’homme ; dont les Évangiles parlaient, et il y avait l’autre être, le Christ, le Messie, qui est plus mis en avant dans les Épîtres. Dans les lettres écrites par Paul, le terme ‘Christ’ est plus utilise que ‘Jésus Christ’ ou ‘Christ Jésus’, et bien plus encore que ‘Jésus’. Paul est clairement plus intéressé par le Christ ; à son époque, une génération environ après la crucifixion, le mythe dépassait déjà l’homme. En bref, il me semblait que Jésus était un homme, visiblement un homme et rien de plus, mais le Christ était une fiction. Cela collait avec ce que je ressentais dans l’autre voix ‘corrigeant’ les Évangiles, et l’idée a commencé à m’intriguer.

Imaginons qu’il n’y ait pas eu un, mais deux personnages : comment l’histoire aurait-elle fonctionné, alors ?

Inutile de dire que le second personnage – le Christ – ne pouvait pas être Dieu. Je ne peux écrire des choses en lesquelles, à un certain point, je ne crois pas. Je me devais de trouver un autre moyen de le représenter. En même temps, je voulais que ce Christ incarne autant que possible ce que l’église allait faire plus tard pour modifier, corriger et ignorer les mots de Jésus, et bénéficier de sa mort et de sa prétendue résurrection.

Ce qui s’est produit tandis que j’écrivais, nombre d’auteurs le reconnaîtront : un personnage commence à bouger, parler, et penser indépendamment de mes intentions. Ce Christ s’est développé d’une façon à laquelle je ne m’attendais pas, et je l’ai retrouvé avec une conscience humaine, tenté, déchiré et compromis. Au final, ce qui le contraint à agir est le désir de raconter une histoire, mais entre temps il apprend à ses frais qu’une histoire peut dire la vérité, mais que la vérité est différente d’une histoire.

L’histoire au cœur de la Chrétienté mène à la croix, mais ne s’arrête pas là. La croix a une éloquence visuelle dramatique, qui a fait son succès, mais pas un seul Chrétien ne vous dirait qu’elle représente l’apogée de son histoire. L’apogée en est la résurrection.

Et en ce qui concerne cette résurrection, il y a un élément suprême de tact narratif dans chacun des quatre Évangiles. Nous ne voyons jamais la résurrection en elle-même : nous n’en voyons que les supposées conséquences. Rendre compte d’une dépouille revenant à la vie, et sortant du cimetière serait sordide, grotesque et pathétique. Le compte-rendu confus, contradictoire et presque à bout de souffle de ce qui se produit au lendemain du sabbat lorsqu’une femme puis, deux puis trois, se rendent sur la tombe est bien supérieur en terme de narration.

Est-ce que j’y crois, cela dit ? Oui, de la même façon que je crois aux récits dans l’Iliade de la visite de Priam à la tente d’Achille. C’est émouvant et convaincant : quand je le lis, je ressens le fait que si cela s’était produit, cela se serait produit exactement de cette façon.

Mais c’est une histoire, et je pense que ce n’est rien de plus. Le grand érudit sur la question de Jésus, Geza Vermes, dans son livre The Resurrection, examine six façons d’expliquer le fait que la tombe soit vide, sans en trouver aucune totalement satisfaisante, et concluant que la meilleure façon de comprendre cet évènement est de penser à une ‘résurrection dans le cœur des hommes’. Si les Chrétiens avaient pu être assez sages pour en rester là !

Quid de Jésus, alors ? Je continue de croire que cet homme, il y a 2000 ans, a été trahi, flagellé puis mis à mort. Et j’imagine ceci : j’imagine une procession de visiteurs fantomatiques à Jérusalem la semaine précédant la Pâques juive – des esprits du futur, des fantômes de Papes, prêtres, prélats et prêcheurs, cardinaux, archevêques, anciens et patriarches, dans toute la splendeur de leur rang, les chasubles, les aubes, les croix pectorales, les bagues en diamants, les mitres, les vestes taillées et les Cadillac, les dents en or et les cheveux bouffants ; et j’imagine que chacun de ces spectres a le pouvoir, s’il souhaite l’utiliser, d’étreindre Jésus, plus que ne le fit Judas, mais pour un but meilleur : leur baiser peut le transporter par magie à Alexandrie, Athènes, Bagdad, ou Rome, et ainsi lui sauver la vie.

Et j’imagine que chacun de ces fantômes en train de regarder cet homme qui s’affaire à son travail, dénonce les marchands, débattant avec les scribes et les prêtres, les cinglant de son esprit et de son mépris, et se rapprochant sans cesse de la trahison et de la mort dont chacun des fantômes a entendu parler depuis si longtemps.

Et j’imagine les fantômes murmurant : ‘Sans sa mort, il n’y aurait pas d’église’; ‘C’était la volonté de Dieu’; ‘Il l’avait lui-même prédit’; ‘Je ne peux rester là’; ‘C’est quelque chose de terrible et désespérant, pour sûr, mais après tout, c’est dans trois jours’; ‘Comment pourrions-nous renoncer à tout le bien que nous avons fait en son nom ?’

‘Bonté Gracieuse ! La magnificence de ma cathédrale ! La splendeur de la musique de mon chœur ! Est-ce de mon devoir de ne pas permettre toutes ces choses’; ‘Il sait mieux que moi ce qui est bon pour nous tous’; ‘Pas d’église ! Un monde sans église serait une désolation !’; ‘Sans sa mort, ce petit enfant qui agonisait dans un hôpital et à qui j’ai parlé n’aura pas son petit rayon de soleil’.

Ils regardent à cet homme, ils voient ses mains calleuses et ses ongles sales, ils entendent le son éraillé de sa voix, ils sentent le doux onguent mêlé à la sueur de son corps, ils voient la vivacité et la lueur dans ses yeux lorsqu’il se rit des Pharisiens ; et chacun de ces fantômes pourrait l’atteindre et le sauver de la mort deux jours à l’avance, un jour, quelques heures avant. Et pour un millier de raisons, pour les meilleures comme les pires, chacun d’eux se retient, et fièrement ou de façon fastidieuse, humblement ou mal à l’aise, avec des murmures diplomatiques, des regrets ou des désolations passionnées, s’en retourne en son époque aux conforts et rituels de l’église qu’ils connaissent, abandonnant l’homme à sa mort.

C’est la question que je pose à chaque Chrétien : si vous pouviez remonter le temps et sauver cet homme de la crucifixion, sachant que cela impliquerait l’absence d’église, est-ce que vous le feriez ?


Détails
Samedi 10 Avril 2010 - 13:54:21
Haku
Source : The Telegraph
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