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Philip Pullman et la culture aujourd'hui - Oxford Inspires :.
Jeudi 11 Mars 2010 - 00:06:18 par Haku - Détails - article lu 813 fois - - -

Philip Pullman et la culture aujourd'hui - Oxford Inspires



Le 4 mars 2010, Philip Pullman a été invité par l'agence de promotion de la culture Oxford Inspires, à discuter de la culture dans nos sociétés modernes à la Saïd Business School d'Oxford dans le cadre d'une plateforme culturelle. Cittàgazze a reçu l'autorisation de traduire et partager le contenu de son discours que nous vous présentons ci-dessous intégralement.

J’AI PENSE PARLER DE CULTURE cet après-midi puisqu’il s’agit d’une plate-forme culturelle. Je me suis renseigné sur ce que faisait Oxford Inspires et j’ai été surpris de voir que parmi vos activités, vous faites la promotion de la science. Et je suis bien content de voir cela. Je lis beaucoup de choses à ce sujet, car c’est vraiment tentant pour quelqu’un d’étranger à la science de lire à ce sujet pour y trouver des analogies, des métaphores et ce genre de choses. Depuis que les mystères de la relativité puis un peu après de la mécanique quantique ont commencé à être expliqués au grand public au XXe siècle par des experts du sujet, les romanciers, les poètes, les journalistes et les philosophes ont repris des éléments qu’ils ne comprennent pas complètement pour leurs besoins propres. Ils n’étaient pas les premiers à ce faire : au début du XIXe siècle, Samuel Taylor Colleridge expliquait qu’il suivait les cours au Royal Institute afin de renouveler son stock de métaphores. Au XXe siècle, Lawrence Durrel a écrit son Quatuor d’Alexandrie, qui ne semble plus être très lu aujourd’hui, en pensant à la quatrième dimension de l’espace-temps d’Einstein, et plus récemment Martin Amis a parodié le point de vue béotien de l’art en déclarant :

“Je ne sais pas grand-chose de la science, mais je sais ce que j’aime”.


Pour être tout à fait honnête, j’ai moi-même agi de la sorte, j’ai écrit sur les enchevêtrement de quantum sans rien de plus qu’une très vague idée de ce que c’était, et j’ai emprunté l’idée de la matière noire sans jamais avoir pensé à expliquer ce que c’était exactement. Je me prends comme mesure du lecteur moyen, et si j’en arrive à connaître ne serait-ce qu’un tout petit peu plus au sujet de la matière noire que lorsque j’ai commence à écrire le livre, alors je considère que j’en sais plus que le lecteur moyen à ce sujet, ce qui permettra que le contexte ne capote pas quand il lira le livre. Et les métaphores rendues possibles par la science sont si riches et évocatrices qu’il est juste inconcevable de dire à l’écrivain: ‘vous ne pouvez pas parler de cela tant que vous ne le maîtrisez pas pleinement’.




Mais il s’agit d’une plate-forme culturelle et de mon point de vue la science est partie intégrante de ce qu’est la culture humaine, au même titre que la musique, la poésie, les arts visuels et narratifs, ma cuisine, la critique ou l’ébénisterie. J’ai une vision assez large des choses, et celle-ci remonte jusqu’à 70000 ans en arrière, avec un morceau de pierre dans une grotte du sud de l’Afrique. Quelqu’un en cette époque a pris la peine d’y graver une série de motifs, une série de lignes verticales entrecroisées de lignes diagonales formant des losanges. C’est la plus vieille chose du genre qui ait été découverte, précédant de 40000 ans ou plus les grandes peintures rupestres.

Je sais pourquoi il ou elle a fait cela ; ou du moins, je connais l’impulsion qui a mené à avoir ces marques : c’est le désir de créer des motifs, la fascination des formes qui se répondent les unes aux autres. La pierre pouvait également avoir une signification rituelle, un sens religieux ou une signification pratique telle qu’une méthode pour compter. Mais je suis certain, car c’est ma façon de travailler et je sais que c’est celle d’autres créateurs ou artistes, qu’une partie de la raison qui a poussé à graver ces lignes dans la pierre était le simple plaisir : c’était marrant de faire l’andouille avec une pierre contondante, de découvrir ce motif et le prolonger sur la surface de la pierre. Créer des motifs et des formes, perdre son temps à faire quelque chose est fondamental dans toute forme d’art. Et je sais également ce qui s’est passé quand ce sculpteur anonyme qui vivait dans des temps très reculés est revenu dans sa grotte et a dit à sa famille “Regardez ce que j’ai fait, c’est bien, non ?”: il y a eu un unanime concert de “Quelle perte de temps ! Ce n’est pas ça qui va mettre du mammouth dans nos assiettes ! Va nous chasser quelque chose !” et les familles d’artistes n’ont cessé de leur dire cela depuis lors, à quelques variations locales près...

Si ça ne rapporte pas d’argent, si ça ne vous remplit pas l’assiette, c’est une perte de temps stupide. Si par contre ça rapporte de l’argent, c’est complètement autre chose, ça devient intéressant et important. La conception populaire du succès, quelque soit le domaine artistique, est toujours directement lié à la quantité d’argent qu’engendre l’artiste, à la quantité de mammouth qu’il pourra aligner sur sa table.

Mais l’impulsion de base qui a mené notre incroyablement ancien ancêtre à s’asseoir, prendre une pierre ciselée et tracer ces lignes encore et encore pour en faire des motifs, est toujours présente et continuer à nous faire faire ce que nous faisons.. Je crois que les scientifiques en font de même, ils recherchent des motifs parmi leurs données, des répétitions de contraste, ils font des analogies et cherchent à décrire quelque chose du monde physique dans les termes d’un autre monde, celui des mathématiques. Et en faisant cela, ils recherchent la beauté de la même façon que le font les artistes. Je lis actuellement un très bon livre de Graham Farmelo, une biographie du grand savant britannique Paul Dirac. Et selon l’auteur, Dirac était tellement préoccupé par la place de la beauté dans les mathématiques que la perspective de travailler avec la théorie de la relativité d’Einstein lui devenait un plaisir sensuel et doux. Farmelo exprime clairement la chose:

“La beauté d’une théorie fondamentale en physique a de nombreux points communs avec les grandes oeuvres d’art: une simplicité fondamentale, l’inévitabilité, la puissance et la grandeur”.


Il me paraît donc que les scientifiques font vraiment la même chose que les artistes. Mais la culture humaine qui se manifeste d’elle-même via l’art, la science, la recherché de la beauté dans la vérité et la recherché de la vérité ans la beauté, est quelque chose de large et varié. Comme je viens de le dire, j’ai une vision assez large des choses et je parlerai brièvement de trois choses qui sont à mes yeux des manifestations de la culture, de la culture artistique, qui fait son chemin dans nos vies. Je commencerai par les repas en milieu scolaire.

Au Pays de Galles, vers la fin des années cinquante et dans les années soixante, chaque élève bénéficiait d’un repas chaud tous les jours. Je ne me souviens pas avoir vu un seul élève apporter son propre repas. On s’asseyait à des tables avec un élève de terminale qui présidait et les élèves de chaque année de l’école se répartissaient pour compléter le reste des tables: il y avait un élève de première, de seconde, etc.… Quand le professeur de faction l’indiquait, l’élève qui présidait allait faire la queue pour récupérer la nourriture, qu’il rapportait ensuite et qu’il répartissait entre tous les élèves à la table. Les tables des filles étaient organisées de la même manière, mais il n’y avait pas de tables avec des garçons et des filles : pas de mixité aux repas; peut-être le professeur craignait que la mixité se propage jusque dans la cour, plus particulièrement dans les coins sombres.

Ce que j’ai appris de ces repas est ne responsabilité qui venait avec l’âge et le privilège, et qu’elle était surveillée par un audit démocratique: chaque paire de petits yeux avides scrutait telle un aigle le président de table quand il répartissait le pudding, la tourte, ou le gâteau au chocolat, et si la répartition n’était pas équitable, la désapprobation était instantanément exprimée, même silencieusement. Et puisque nous étions assignés à cette table, non pas choix ou amitié mais par décision autocratique, on allait ou le professeur le décidait et on y restait le reste de l’année, il nous fallait faire avec les élèves avec lesquels on ne serait pas allé normalement, issus des années du dessus ou dessous, et nous apprenions par expérience combien il était important de faire avec ces personnes.

Il y avait un autre aspect également, que je n’ai pris en compte que bien plus tard. De la même façon que je prenais certaines choses comme acquises, je considérais comme normal qu’il y ait des gens pour me cuisiner un repas chaque jour. Les cuisinières, car je ne crois pas qu’il y ait eu de cuisinier – les repas scolaires créaient de l’emploi, et de l’emploi qualifié qui plus est, elles ne se contentaient pas de sortir les plats tout prêts d’un container venu de l’extérieur pour les réchauffer, mais elles cuisinaient tout entièrement : elles planifiaient, estimaient, achetaient, préparaient, cuisinaient, et nettoyaient ensuite, et ce chaque jour. Je n’y pensais pas alors, j’étais plus intéressé par le gâteau au chocolat.

Combien avons-nous perdu dans les habitudes des repas scolaires ! Je parle d’un attirail entier de manières, et pas seulement les couteaux et fourchettes ; mais des choses bien plus importantes, telles que savoir se tenir avec les autres de façon décente et agréable, je parle de partager les choses équitablement et de façon transparente, je parle de tirer le meilleur de la situation dans laquelle on se trouve, je parle d’apprendre ce que signifie la responsabilité et d’être prêt à l’endosser quand vient votre tour. Il s’agit là d’aspects de la culture tout autant que l’art et la science, et ils doivent être acquis quand on est jeune. Je pense que celui qui a décidé que ceci serait la façon de faire pour les repas scolaires à l’école Ardudwy a agit très sagement. Quelque chose de semblable se sera produit dans la grotte, quand il y avait du mammouth au repas, les jeunes auront été éduqués par les anciens.

Quand je vois comment se passent les repas dans les écoles aujourd’hui, où l’individualisme semble avoir pris le pas, où chaque élève fait la queue séparément pour s’asseoir où bon lui semble, où la moitié des élèves apporte son propre repas et où d’autres sortent pour aller au fast-food, je pense que c’était mieux il y a cinquante ans, et qu’on faisait mieux il y a 70000 ans. Mais c’est moins cher aujourd’hui ; c’est moins cher de faire autrement. Les repas scolaires ont été délégués à des sociétés privées, et les manières doivent se courber devant le profit…




Le point suivant que je voulais aborder est aussi éloigné que possible de ce que les gens considèrent habituellement comme élément de culture. Je parle ici des toilettes publiques.

Je ne suis pas un expert de l’histoire de la chose, mais il ne fait pas le moindre doute qu’une abondance de telles choses permet de dire à quel point une ville, une cité, un état est civilisé. Et aujourd’hui, je crains que les toilettes publiques ou leur disparition ne devienne un signe montrant à quel point nous nous éloignons des voies civilisées du mode de vie pour devenir égoïstes et barbares. Si vous êtes vieux ou handicapé d’une certaine façon, ou bien si votre état médical nécessite que vous allies régulièrement aux toilettes, vous aimeriez vous trouver dans une ville qui prend soin du bien-être de ses citoyens et visiteurs, avec de nombreuses toilettes publiques, simples à repérer, libres quand vous en avez besoin, entretenues et nettoyées fréquemment. Mais j’ai lu l’autre jour que les gens à Exeter, pour prendre un exemple, manifestent contre la décision de la mairie de fermer dix des vingt-quatre toilettes publiques de la ville. Ce serait profondément non civilisé de ce faire, selon moi. Tout cela pour des histoires de coûts, une fois encore. Quand une ville décide de fermer ses toilettes publiques car le conseil municipal ne veut pas d’une taxe pour les entretenir, c’est signe que l’argent devient plus important que ce qu’il devrait, plus important que le confort et la dignité des gens, en tout cas. Il devient plus haut que lui-même.

Où en est Oxford, à ce niveau ? Je sais que le conseil municipal a récemment engage une étude pour évaluer la quantité de toilettes à disposition, ce qui a débouché sur certains mécontentement, les toilettes de St Giles étant désormais fermées par exemple. Faire une enquête est une bonne idée, sage et sensé à mener. Si le conseil municipal prend acte des résultats et agit en conséquence, tant mieux.
Ce dont je parle ici est une façon appropriée et, façon de parler, sensée de vivre ensemble en communauté ; c’est ce que j’entends par culture. Quel genre de communauté sait tirer le meilleur de ses membres ? Quel genre de société permet à ses citoyens de vivre bien ? Et quelle est la meilleure mesure à adopter pour bien vivre ? Est-ce le bonheur et confort de la majorité ou autre chose ? Une brillante caricature de cette question est la réplique d’Orson Welles dans le film ‘Le troisième Homme’:

"En Italie pendant trente ans sous les Borgias, il y avait la guerre, la terreur, des meurtres et effusions de sang, mais ils ont eu Michel-Ange, Leonard de Vinci et la Renaissance. En Suisse, ils avaient l’amour fraternel, cinq cents ans de démocratie et de paix – et de quoi ont-ils accouché ? Des horloges à coucous” !


Une autre expression du même problème a été publiée dans un article très récent, date du week-end dernier, au sujet du chef d’orchestre Mariss Janssons, qui a suivi une large partie de son éducation musicale et de son expérience professionnelle en Union Soviétique. Voici ce qu’il dit:

“Ca nous avions très peu de biens matériels, il y avait en compensation une bien plus grande valeur accordée à la vie. L’art était important et était reconnu. Tout comme l’amitié était importante car elle nous unissait. Désormais, l’argent domine tout et c’est la seule mesure qui compte.”


L’argent qui domine tout et qui est la seule mesure est clairement notre façon de vivre actuellement. Est-ce la meilleure façon de vivre ? Le système est-il fait pour que Rupert Murdoch puisse accumuler toujours plus d’argent, ou pour que les hommes vivent plus pleinement et plus heureux ? D’un autre côté, est-ce vrai que l’art et l’amitié, le genre de choses que Marriss Janssons considère comme spirituelles, est-ce vrai que ces choses ne se développent le plus pleinement que dans les systèmes totalitaires où les gens n’ont que peu de biens ? Si tel est le cas, qu’en est-il dit de nous autres humains?




Ma troisième manifestation de la culture est autobiographique. Quand j’avais une dizaine d’années, nous vivions à Londres, dans un appartement juste sur la rue de Battersea Park, ce devait être en 1956 ou 57, quand il restait encore des rémanences du festival de Grande-Bretagne de 1951 : il y avait la grande fête foraine, il y avait un chemin dans les branches, une balade en bois dans les branches des arbres au bord du fleuve, c’était adorable. Il y avait aussi une grotte des quatre éléments que j’adorais, on payait quelques pennies pour y entrer et voir les superbes fausses chutes d’eau, de la fausse lave rougeoyante, et je ne peux que supposer que les deux autres éléments n’étaient pas aussi fabuleux, car j’ai oublié la façon dont ils étaient représentés.

Et à un autre endroit du parc, il y avait des sculptures de Henry Moore et d’autres modernes avant-gardistes. Je me souviens d’avoir contemplé l’une d’elles, considérant qu’il devait s’agir d’une sorte de personne, bien que les gens n’aient pas de trous dans le corps, mais que peut-être certains en avaient malgré tout lorsqu’ils retiraient leurs habits. Cela dit, un tel phénomène n’a jamais été reporté dans le vieux National Geographic que je lisais chez mon grand-père. Mais ce dont je me souviens également, c’est qu’aucune des sculptures n’était vandalisée. Si elles l’étaient je n’en ai pas vu trace.
Et je me souviens aussi avoir été chasse des abords du lac par le gardien du parc. Je me souviens aussi que lorsque moi et des amis nous étions descendus dans la vase du lit de la Tamise à mare basse, pour rechercher de vieilles pipes en terre que nous prétendions venir du XVIIIe siècle, un homme est venu sur son bateau et nous a crié ”Dégagez de là !”. C’est ce que nous avons fait.

Il y avait un sens de l’autorité chez les adultes, qui posait ses limites, qui gardait un œil ouvert pour notre sécurité, de façon non pas oppressive ou officieuse, mais qui nous laissait juste savoir la meilleure façon de se comporter. Je me souviens enfin de la bibliothèque municipale de Battersea Park Road et son petit frisson de plaisir. C’était un petit frisson car je n’était qu’un petit bateau pour elle ; mais c’était un frisson car il était porté par une grande vague formée par quelque chose de profond et immense qui était le monde des livres, qui lui-même faisait partie d’un monde qui considérait comme positif de laisser les gens emprunter des livres pour les lire, et qui ne demandait de payer que lorsqu’ils rapportaient plus tard les livres. Tout au long de ma vie, me rendre à la bibliothèque me procure toujours un léger écho de cette même sensation immense et profonde.

Puis est venue l’époque du secondaire dans le Nord du pays de Galles. J’ai reçu mon 11+ (examen passé vers 11 ou 12 ans, NdT) comme on le disait alors, bien qu’officiellement, personne ne l’avait ou ne le ratait, il s’agissait plus qu’autre chose de nous répartir et nous de réussir ou d’échouer, personne n’était dupe bien sûr. Le résultat en ce qui concerne l’école où j’étais, est que je me suis retrouvé dans la section des A, plutôt que des B, C ou D. J’ai passé mes sept années du cycle secondaire à être plutôt bien instruit, même très bien instruit dans certaines matières comme je le réalise aujourd’hui. Mais il y avait aussi des côtés moins reluisants. Les professeurs étaient encore autorisés aux châtiments corporels. Et parfois ils frappaient très fort. Un coup derrière l’oreille, ce n’était pas de la blague quand ça venait de Jacky Cartwright en laboratoire de physique. Mais personne n’a été handicapé de façon définitive. Et ce que nous apprenions à être ainsi frappés, c’est que certains adultes étaient brutaux et déraisonnables. Ce que, si nous ne l’avions pas appris de nos parents – et je ne l’avais certainement pas su ainsi – était une leçon qu’il était fort utile d’apprendre de quelqu’un d’autre.

Bien sûr, tous les adultes autour de nous quand j’étais enfant avaient fait la guerre. C’était également une chose que je prenais comme acquise. Il a fallu attendre bien des années, et que j’en vienne à envisager d’écrire un roman se situant peu après la guerre, pour que je réalise véritablement ce constat. Jacky Cartwright avait passé la guerre à voler sur des hydravions Catalina au-dessus de l’Atlantique, Mr Hughes le directeur, conduisait un tank en Afrique du Nord, Mr Green le prof de français avait servi pour la Royal Navy dans des convois dans l’Arctique. Ils n’en n’avaient jamais parlé, pas une seule fois. Mais cette expérience a donné à ces personnes une présence et une autorité dont aucun des enseignants de ma génération ne pourrait se vanter.

Puis est venu le temps d’être étudiant à l’Université d’Oxford. C’était très différent à cette époque ; je ne me préoccupais pas des frais de scolarité, car elles n’étaient pas prélevées à l’époque, l’enseignement était gratuit. Pour mes dépenses quotidiennes, j’avais une bourse du conseil général du Merionethshire, qui payait ma facture au college pour la chambre, la nourriture, et qui me laissait encore assez de marge pour acheter quelques livres et être saoul de temps à autres. De la même façon que les jeunes gens prennent les choses comme elles sont et la façon dont elles étaient et seront, je considérais qu’elles étaient telles qu’elles devaient être et qu’elles demeureraient ainsi. J’ai tout à l’heure commencé par parler d’images puisées dans la science: en voilà encore une. Il existe une particule élémentaire nommée le neutrino; ces choses-là sont quasiment indétectables, car elles n’interagissent pratiquement pas avec la matière classique. Des milliards d’entre eux traversent le corps humain à chaque seconde.
Voilà : je suis passé au travers d’Oxford tel un neutrino : je n’ai pas eu d’impact sur l’Université, et l’Université n’a eu aucun impact sur moi.

Je me suis retrouvé en 1968 avec un médiocre diplôme en poche, et une très vague impression de la splendeur architecturale, et c’est à peu près tout. Je n’avais ni argent, ni travail, ni perspective, mais l’important dans tout cela est que je n’avais aucun dette non plus. J’étais léger, libre et sans contrainte; c’est l’aspect culturel que je veux aborder ici. J’en suis arrivé à ce stade de ma vie, au moment où mon éducation entière arrivait à son terme, par un monde généreux qui payait pour tout, ne se plaignait pas, m’apprenait les bonnes manières et ne me demandait en retour rien de plus que de savoir me tenir. Et à ce moment là, je pense, mon éducation a vraiment démarré.

Bien, qu’ai-je appris ? Qu’est-ce que je considère comme important Je pense que la culture d’une société ne se manifeste pas seulement dans les grands chef-d’œuvres artistiques et les grandes découvertes scientifiques, mais aussi dans les habitudes et manières des institutions, comme l’éducation, les sculptures dans les parcs, les toilettes publiques, les repas scolaires, toutes ces choses qui nous rendent possible le fait de vivre ensemble de façon décente, jour après jour, et d’apprendre les bonnes manières. Je pense que nous devons prendre soin de cela. Je pense que certains aspects de notre vie quotidienne doivent rester entre les mains d’un gouvernement et des conseils locaux qui sont responsables démocratiquement devant nous plutôt que d’être externalisés et privatisés. Je pense également que les politiciens, qu’ils soient locaux ou nationaux, doivent se lever et défendre le principe des dépenses publiques pour les biens et services d’intérêt public.

Je pense que nous risquons d’être dépassés par la technologie; le domaine évolue plus vite que nous ne pouvons nous adapter. Quand j’essayais de me rappeler des mots exacts d’Orson Welles dans ‘Le Troisième Homme’, tout ce que j’ai eu à faire, sans me lever de ma chaise, était de taper quelques touches et en l’espace de quinze secondes, je visionnais la scène précise du film lui-même. C’est extraordinaire. Le problème est que nous n’avons pu trouver encore un moyen de gérer les défauts d’Internet. Le spam, où un nombre incalculable de personnes peuvent déverser leur rage, leur haine ou leur désespoir sur d’innocentes victimes; les tentations telles que le jeu et la pornographie sont à portée de clic, et quelque chose qui me touche plus particulièrement, la façon dont le copyright est en train de s’évaporer. Une génération grandit en croyant que l’œuvre artistique quelle qu’elle soit est gratuite. A qui appartient le copyright que je violais en regardant l’extrait du ‘Troisième Homme’ sur YouTube? Je n’en sais rien. Et c’est le problème : ça ne me coûte rien. Si dévaliser une banque était aussi simple que de voler le travail d’un autre sur l’Internet, il ne resterait pas un centime sur les comptes en banque de la planète. Il est temps qu’on ouvre les yeux sur ce phénomène.

La dernière chose que j’évoquerai me ramène au tout début avec la petite pierre au sud de l’Afrique. J’ai dit que toute personne qui fait l’andouille, et c’est de cela qu’il s’agit, faire l’idiot avec ce dont le monde est fait, qu’il s’agisse de pierre, roche, papier ou mots, de sons, de morceaux de musique, d’électrons, d’or, d’argent ou d’autre chose que ce soit, quiconque qui perd son temps et créé quelque chose, que ce soit une sculpture sur pierre, un poème, une équation, une découverte scientifique ou un roman, a à un certain point du faire face à la réaction “Quelle perte de temps stupide, pourquoi n’as-tu pas fait quelque chose d’utile ?”. Je dis donc à toute personne dont les activités provoquent ce genre de réaction de la part des personnes plus âgées et expérimentées : C’est bon pour toi, persévère !” Et je dis aux personnes plus âgées et expérimentées “Calmez vos ardeurs, ne soyez pas impatients ; nous avons besoin de ce genre d’activités. Nous ne savons pas encore pourquoi, mais nous en avons besoin. Toutes les grandes avancées dans l’un ou l’autre des domaines de la culture depuis la science aux arts, de la plomberie à la philosophie, sont survenues car quelqu’un à commencé par perdre son temps, par jouer, par rêver. Laissez donc les choses se faire et reculez. Vous pourriez également sourire, vous pourriez aussi soutenir cette personne à perdre son temps, et vous pourriez également le laisser s’asseoir, rêver, penser et jouer, car ce qui peut paraître comme une perte de temps stupide peut au final perdurer pour 70000 ans”.
Merci.






Un immense merci à l’équipe de Oxford Inspires pour nous avoir autorisé à réutiliser la vidéo et la sous-titrer. Un grand merci également à Ian Giles, du site www.bridgetithestars.net pour sa précieuse aide au moment d’achever la transcription de l’intervention de M. Pullman.




Oxford Inspires est un organisme de promotion de la culture dans l’Oxfordshire, le conté d’Oxford en Angleterre. Il s’efforce de créer des conditions favorables aux organismes artistiques et de préservation du patrimoine de la région. Il soutient également les festivals naissants, évènements ou spectacles, tout en cherchant à impliquer autant de personnes que possible dans des expériences culturelles divertissantes et attrayantes. Oxford Inspires propose également son appui pour faire rayonner l’Oxfordshire comme une possible destination culturelle depuis le Royaume-Uni autant que l’international. Il travaille en collaboration avec les organisations culturelles du conté afin de soutenir leurs ambitions et leur permettre d’atteindre un plus large public : ceci passe notamment par des services de support et conseil au niveau financier ou par le biais de formations et de levées de fonds.
Via son site web, il informe des activités culturelles régionales, propose des newletters et organise des évènements tels que la présente invitation de Philip Pullman à s’exprimer sur ce que représente la culture dans notre société contemporaine.
Oxford Inspires est gérée par Ms Sarah Maxfield.
Site web :http://www.oxfordinspires.org/

Détails
Jeudi 11 Mars 2010 - 00:06:18
Haku
Source : Oxford Inspires
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